Aucun ne tient en place

Je suis née avec la guerre en toile de fond, et depuis, elle semble avoir pris un abonnement à vie. À ce régime-là, le système nerveux finit par disséquer la menace, classer les bruits, archiver les réflexes et monter sa propre administration parallèle, avec ses fonctionnaires zélés, ses procédures absurdes et ses permanences de nuit.

La peur, elle, y a obtenu sa titularisation: elle jauge les distances avec l’œil d’un expert-comptable de l’apocalypse, surveille le ciel comme un propriétaire tatillon et interrompt la moindre pensée cohérente avant même que le cerveau n’ait eu le temps de saisir l’infamie.

La colère, en revanche, a gardé toute l’élégance d’un videur de boîte de nuit. Elle saute à la gorge face aux massacres administrés avec la bénédiction des technocrates, aux communiqués impeccablement repassés et à ces euphémismes qui astiquent la boucherie jusqu’à la rendre présentable dans les salons diplomatiques.

Puis débarque l’impuissance, cette colocataire qui vous laisse affreusement lucide et parfaitement inutile, suivie de près par la fatigue (non point celle qu’une grasse matinée pourrait balayer, douce illusion pour touristes de l’existentialisme), mais cette lassitude cosmique d’avoir appris par cœur tous les rouages de la machine à baffes universelle sans jamais trouver l’interrupteur.

À force d’abrasion, l’anesthésie s’installe avec l’onctuosité d’un vernis funéraire, transformant une frappe aérienne en simple notification lue d’un œil distrait entre deux messages WhatsApp, et révélant au passage cette information anthropologique fort peu flatteuse : l’être humain est capable de s’habituer à presque tout, y compris à l’inacceptable.

Heureusement, ou par un ironique vice de forme, l’humour noir rôde dans les parages comme un visiteur clandestin, riant au nez de l’abîme aux instants les plus inopportuns et m’évitant de traiter la boîte de Lexotanil comme le dernier ministère encore capable de gérer la crise.

Le plus redoutable reste toutefois cet encombrant attachement viscéral. Après des décennies à contempler ce territoire pillé, bombardé, piétiné et sommé d’applaudir sa propre “résilience” (que le ciel écrase enfin ce mot empaillé et tous les publicitaires de malheur qui le brandissent!), la logique voudrait que l’on plie bagage pour s’offrir le luxe de la sage indifférence. Mais on continue d’aimer des rues cabossées, cette lumière sur la mer, des voix familières, l’odeur du café… Ce qui confirme que notre instinct de survie a manifestement été monté à l’envers.

Sans oublier la culpabilité, cette invitée non désirée qui s’affale toujours dans le meilleur fauteuil : le remords de rire trop fort, de savourer un repas ou de s’offrir une parenthèse de légèreté pendant que, non loin d’ici, d’autres confient leurs morts à la terre.

On s’installe ainsi, bon gré mal gré, dans cette cohabitation absurde de tout et de son contraire. On se fissure aux entournures, on oscille entre l’effroi et la farce grivoise au cours de la même heure, on accouche de beauté avant de sombrer dans le nihilisme, jusqu’à ce qu’un brin d’espoir insolent réclame à son tour une chaise.

Et donc, lorsqu’on me questionne sur l’état de mon âme en ce bas monde, je réponds simplement qu’elle a muté en une colonie de squatters, une assemblée générale où personne ne respecte l’ordre du jour et où chaque névrose hurle plus fort que sa voisine.

Oui, mon âme abrite toute une population intérieure parfaitement indisciplinée et, croyez-moi sur parole, aucun de ses occupants ne tient en place.

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Texte récité le 11 octobre 2026 à l’occasion d’« États d’âmes », soirée de poésie Open Mic au Cafébrairie 33, Monot, dans le cadre de Beyrouth Livres (9–18 octobre 2026), organisée par l’Institut français.
Merci aux organisateurs, aux participant·e·s qui ont partagé leurs textes et leurs univers, ainsi qu’au public pour son écoute.

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*Photo de profil: bombardements du sud du Liban par l’armée israélienne*, oct. 2026.

#carnetdeguerre #Liban #lebanon

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