Il y a quelque chose d’assez vertigineux à découvrir, en octobre 2026, que l’iconoclasme n’appartient pas uniquement aux chapitres d’histoire des religions, aux manuscrits anciens, aux mosaïques mutilées ou aux controverses théologiques que l’on étudie dans les universités, mais qu’il peut aussi venir s’inviter, sous la forme de quelques bandes de peinture, sur la façade d’un espace culturel que l’on a créé avec sa sœur dans un quartier de Sin-el-Fil au Liban. Dans un pays où les bombardements continuent, où les crises s’empilent avec une régularité qui défie désormais toute tentative raisonnable de les compter, où les citoyens ont appris à mesurer la gravité des événements selon le nombre de morts, de blessés et de bâtiments détruits, quelques personnages dont on a effacé les yeux pourraient sembler constituer un problème particulièrement secondaire. Et pourtant, je trouve ce geste grave. Profondément grave.
Sur la peinture murale de Kulturnest, quelqu’un a méthodiquement recouvert de peinture les yeux de plusieurs personnages : deux jeunes sur un scooter, une femme devant son ordinateur, et même un chat. Le chat, lui aussi, manifestement coupable d’appartenir à la catégorie des êtres vivants représentés. Le reste des figures dans la partie supérieure de la peinture murale demeure largement intact. Pas de slogans, pas d’insultes, pas de revendications, pas de destruction générale de la composition, mais une intervention relativement précise sur les regards. Une sorte de correction visuelle non sollicitée, réalisée par un individu (ou plusieurs individus) dont le sens de l’esthétique semble avoir trouvé son expression ultime dans la suppression des yeux d’autrui.
Le 28 octobre 2023, ma sœur Michèle et moi inaugurions Kulturnest, dans notre ancienne maison familiale réhabilitée, avec une exposition collective intitulée Unyielding, « Inébranlable ». Trois ans plus tard, le titre prend une résonance particulière. Nous avions imaginé cet espace comme un lieu de création, d’échanges, de rencontres, de liberté artistique et intellectuelle, un lieu ouvert à la pluralité des expressions et des sensibilités, dans un environnement où les infrastructures culturelles demeurent insuffisantes et où la survie des initiatives indépendantes relève souvent d’un exercice d’équilibrisme permanent. Nous pensions devoir affronter les difficultés économiques, les crises politiques, l’instabilité sécuritaire, les guerres et les conséquences d’un effondrement institutionnel dont nous connaissons tous les variations. Nous n’avions pas vraiment intégré dans nos prévisions la nécessité de défendre les yeux de personnages peints sur un mur.
Pour moi, cette attaque possède également une dimension personnelle et professionnelle particulière. Je suis artiste visuelle, mais aussi iconographe de formation, ancienne écrivaine et restauratrice d’icônes, chercheuse en sciences des religions et des cultures. J’ai consacré une partie importante de ma vie à étudier les images, à les produire, à les restaurer, à analyser leur langage, leur transmission, leurs transformations et les rapports complexes que les sociétés entretiennent avec elles. J’ai publié des livres et de nombreux travaux, donné d’innombrables conférences et enseigné dans des universités au Liban, aux Émirats arabes unis et au Canada, notamment sur les iconographies chrétiennes du Levant, les arts islamiques, les représentations du sacré, les controverses autour des images et les interactions entre les traditions religieuses et artistiques.
J’ai passé des années à travailler sur les visages et les regards, à écrire et restaurer des icônes, à explorer cette relation entre le visible et l’invisible, entre la présence et sa représentation, entre l’image et ce que les individus croient qu’elle contient, révèle ou menace.
Il faut reconnaître que l’actualité possède parfois un sens de l’ironie particulièrement cruel. Après avoir longuement étudié et enseigné les attaques contre les images, me voilà confrontée à une version contemporaine de ce phénomène sur notre propre façade.
L’histoire de l’iconoclasme est pourtant suffisamment complexe pour qu’on évite les raccourcis auxquels certains commentaires publics nous ont habitués. Dans le christianisme byzantin, les controverses des VIIIe et IXe siècles opposèrent notamment iconoclastes et défenseurs de la vénération des images, dits iconodules ou iconophiles, autour de questions théologiques fondamentales concernant l’incarnation, la représentation, la vénération et la distinction entre l’image et son prototype. Les destructions, recouvrements et mutilations d’images s’inscrivaient dans des rapports de pouvoir autant que dans des débats doctrinaux, et l’histoire ne se réduit certainement pas à une opposition confortable entre des croyants éclairés et d’autres supposément obscurantistes.
Dans les mondes islamiques, les rapports à la figuration ont également été pluriels, variables selon les époques, les régions, les milieux sociaux et les interprétations religieuses. Les traditions aniconiques, qui privilégient l’absence de représentations figuratives dans certains contextes, ne doivent pas être confondues avec l’iconoclasme, qui implique une volonté de détruire ou d’altérer des images existantes. L’histoire des arts islamiques, des manuscrits persans aux miniatures ottomanes, des décors figuratifs omeyyades aux multiples formes d’expression visuelle développées dans différentes sociétés musulmanes, démontre à quel point l’idée d’un islam uniformément hostile à toute représentation du vivant relève davantage du slogan que d’une connaissance sérieuse de l’histoire.
Mais il serait tout aussi historiquement inexact de nier l’existence de courants rigoristes ayant condamné la représentation des êtres animés et, dans certains cas, encouragé leur effacement. La notion de taswîr, la représentation figurative, et celle de tams al-suwar, l’effacement ou l’altération des images, se retrouvent dans différentes discussions juridiques et théologiques. Certaines interprétations considèrent que les représentations d’humains et d’animaux doivent être supprimées ou modifiées, notamment au niveau du visage. Le détail du chat sur notre fresque devient alors particulièrement intéressant : humains et animaux appartiennent, dans certaines classifications religieuses, à une même catégorie d’êtres animés dont la représentation est contestée.
L’histoire matérielle des images offre d’ailleurs des parallèles troublants. Dans certains manuscrits illustrés des mondes islamiques, on retrouve des visages effacés, des traits supprimés, des yeux grattés ou des figures transformées, tandis que le reste de l’œuvre demeure reconnaissable. Dans le Levant médiéval, des mosaïques et fresques chrétiennes représentant des humains et des animaux furent également modifiées ou partiellement défigurées, parfois dans des contextes d’interactions entre communautés chrétiennes et musulmanes, sans que l’on puisse systématiquement attribuer ces transformations à une politique imposée ou à un groupe déterminé.
Ce qui est fascinant, et profondément dérangeant, c’est que l’image partiellement détruite ne disparaît pas nécessairement. Elle demeure visible, mais blessée. L’effacement devient lui-même un langage, une intervention sur le sens, parfois une tentative de neutraliser symboliquement ce que l’image rend présent. Les yeux occupent ici une place particulière, puisqu’ils concentrent une part essentielle de l’expression, de l’identité et de la relation entre la figure représentée et celle ou celui qui la regarde. Supprimer les yeux, c’est intervenir sur cette relation. C’est prétendre pouvoir rendre aveugle une représentation, comme si l’on pouvait également neutraliser ce qu’elle signifie ou ce qu’elle rend possible.
Évidemment, les personnages de notre peinture murale ne sont pas des icônes religieuses destinées à la vénération. Il s’agit d’une composition contemporaine, colorée, représentant des scènes de vie, de mouvement, de créativité et de sociabilité. Si l’auteur du vandalisme agit au nom d’une conception restrictive de la représentation du vivant, nous ne sommes plus dans une controverse interne à une tradition religieuse ou à un espace cultuel, mais dans une tentative d’imposer à autrui, dans l’espace visible et partagé, une norme qui ne lui appartient pas. Et cette frontière-là est fondamentale.
Je précise immédiatement que nous ne connaissons pas l’auteur de cette dégradation, ni ses convictions, ni ses motivations. Rien ne permet aujourd’hui de lui attribuer une appartenance religieuse ou idéologique déterminée. Je refuse les amalgames, non par prudence rhétorique, mais parce que mon parcours de chercheuse, d’enseignante et de praticienne du dialogue interculturel et interreligieux m’a appris à quel point ils sont intellectuellement malhonnêtes et socialement destructeurs. Reconnaître des ressemblances avec certaines pratiques iconoclastes ne constitue pas une preuve de motivation religieuse, et l’on aurait tort de transformer une hypothèse sérieuse en verdict commode.
Mais reconnaître cette incertitude n’oblige pas à ignorer ce qui se passe autour de nous.
Dans le quartier et ses environs, plusieurs incidents ont été rapportés ces dernières semaines: des dégradations dans un cimetière chrétien, des images de la Vierge Marie arrachées dans des ascenseurs, et une représentation de la Vierge, placée dans une voiture, puis retrouvée avec les yeux percés après un nettoyage dans une station-service du voisinage. En janvier 2013, des statues de la Vierge et de saint Élie furent vandalisées à Sin-el-Fil, un incident ayant donné lieu à une intervention des forces de sécurité et à une arrestation, les premiers éléments de l’enquête évoquant alors un état d’ébriété. En avril 2024, à Zouk Mikaël, une statue de la Vierge fut défigurée, notamment autour des yeux. D’autres actes de vandalisme visant des symboles religieux ont été signalés ailleurs au Liban.
Ces incidents n’ont pas nécessairement les mêmes causes, et les juxtaposer ne suffit pas à démontrer l’existence d’un phénomène organisé. Certains peuvent relever de l’hostilité religieuse, d’autres de la provocation, de comportements individuels, de tensions locales ou de motivations encore inconnues. Mais lorsque des images sont régulièrement prises pour cibles, lorsque des symboles sont dégradés et que des personnes commencent à s’interroger sur la possibilité d’exprimer librement leurs convictions ou leur créativité, la question mérite mieux qu’un haussement d’épaules accompagné de l’inévitable « maalesh ».
Dans un État digne de ce nom, nous aurions pu signaler immédiatement l’incident, compter sur une enquête sérieuse, espérer que les images de surveillance soient examinées, que les faits soient établis et que les auteurs éventuels soient identifiés. Les forces de sécurité existent au Liban, les procédures aussi, mais la confiance dans leur capacité à garantir une protection effective et des suites judiciaires demeure profondément fragilisée. Nous avons appris à vivre dans un pays où l’on peut documenter une injustice avec une précision remarquable sans pour autant pouvoir raisonnablement espérer qu’elle débouche sur une responsabilité établie, une réparation ou une sanction. Une sorte de perfectionnement national dans l’art de constater les dégâts, suivi de cette autre spécialité locale qui consiste à les réparer soi-même et à remercier presque le ciel qu’ils n’aient pas été plus importants.
Or, ce n’est pas seulement une question de peinture. C’est une question d’intimidation possible, de liberté de création, d’appropriation de l’espace public, de frontières entre convictions personnelles et droits d’autrui, et finalement de coexistence/convivialité dans une société où les appartenances religieuses, les mémoires de guerre et les identités collectives demeurent régulièrement mobilisées comme instruments de distinction, de confrontation ou de pouvoir.
Je crains la montée des extrémismes et des fanatismes, religieux mais pas exclusivement, parce que j’en connais les généalogies intellectuelles, les mécanismes de légitimation, les effets sur les imaginaires collectifs et les conséquences possibles lorsque leurs discours cessent d’être confinés à certains cercles pour devenir des normes que l’on cherche à imposer à l’ensemble de la société. Je crains surtout ce moment où l’intolérance ne se contente plus d’affirmer une conviction, mais commence à intervenir physiquement sur ce que les autres ont le droit de montrer, de dire, de croire, de créer ou simplement d’être.
L’attaque du 23 octobre 2026 contre l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges, à Karak, en Jordanie, au cours d’une cérémonie funéraire, a fait neuf morts et des dizaines de blessés. Les autorités jordaniennes l’ont qualifiée d’attaque terroriste perpétrée par des extrémistes. Il n’existe aucune raison d’établir un lien opérationnel entre cet acte meurtrier et les dégradations d’images au Liban, et je ne prétends certainement pas qu’une fresque vandalisée conduise mécaniquement à un massacre. Ce serait précisément céder à cette facilité d’explication que je combats depuis des décennies.
Mais ce qui s’est passé en Jordanie n’est pas non plus un événement détaché de tout contexte historique et sociopolitique. Les idéologies extrémistes ne surgissent pas spontanément le matin d’un attentat, déjà constituées, organisées et armées. Elles s’inscrivent dans des trajectoires, des discours, des réseaux, des représentations de l’ennemi, des processus de déshumanisation et des environnements où certaines formes d’exclusion ou de violence deviennent progressivement tolérables. Tous les gestes d’intimidation ne débouchent pas sur des violences meurtrières, mais les violences meurtrières s’inscrivent souvent dans des univers où l’intolérance a déjà trouvé des moyens de se dire, de s’installer et parfois de se légitimer. Ce sont ces mécanismes qu’il faut pouvoir observer, nommer et combattre avant qu’ils ne produisent des conséquences irréversibles.
Et pendant ce temps, au Liban, nous continuons de vivre sous les bombardements, à compter les morts et les destructions, à subir les conséquences d’une succession de crises politiques, économiques, sociales et sécuritaires qui ont profondément altéré notre rapport à la normalité. Nous avons développé cette compétence épuisante qui consiste à faire fonctionner des institutions, des entreprises, des familles et des projets culturels dans un environnement où presque rien ne fonctionne comme il devrait. À force de devoir concentrer notre attention sur la survie immédiate, nous risquons de ne plus percevoir les atteintes moins spectaculaires à nos libertés, alors qu’elles participent elles aussi à la dégradation du tissu social.
On me dira probablement qu’il ne s’agit que d’un mur, qu’il suffit de repeindre les yeux et de passer à autre chose. Mais à quel moment avons-nous décidé que la gravité d’un acte devait se mesurer exclusivement à son coût matériel ? À quel moment avons-nous accepté que les petites violences deviennent négligeables tant qu’elles ne sont pas accompagnées d’un bilan humain ? Et surtout, à quel moment avons-nous cessé de nous demander ce que signifie un geste qui vise précisément le regard de l’autre ?
Je ne sais pas si la personne qui a vandalisé notre peinture murale voulait nous intimider. Je ne sais pas si elle cherchait à manifester une conviction religieuse, à provoquer une réaction, à exprimer une hostilité envers notre espace ou si elle a simplement trouvé une satisfaction particulière dans cette intervention. Mais je sais que le résultat consiste à altérer volontairement une œuvre créée pour être vue, partagée et habitée symboliquement par celles et ceux qui passent devant elle. Et je sais qu’un espace culturel ne peut pas considérer ce genre de geste comme totalement anodin sans renoncer à une partie de ce qui justifie son existence.
Kulturnest est né d’une volonté de maintenir ouverts des espaces de création et de rencontre, de faire circuler les idées et les expressions artistiques au-delà des frontières confessionnelles, sociales et idéologiques, de contribuer, à notre échelle, à une culture de la pluralité et du vivre-ensemble. Nous n’avons jamais prétendu que l’art suffirait à résoudre les conflits, à faire disparaître les fanatismes ou à reconstruire des institutions défaillantes. Mais nous avons toujours refusé de considérer la culture comme un supplément décoratif que l’on pourrait sacrifier chaque fois que la situation devient difficile.
Après avoir consacré autant d’années à étudier les images, à les créer, à les restaurer et à enseigner leur histoire, je ne pensais pas devoir un jour défendre celles qui ornent notre propre mur contre une intervention dont les procédés rappellent des pratiques iconoclastes anciennes. Encore moins en 2026, dans un lieu qui devrait pouvoir exister sans que ses personnages aient à subir une opération d’effacement des regards.
Nous allons donc les redessiner. Et cette fois, nous leur ferons des yeux plus grands. Pas parce que cette réparation/restauration suffira à répondre à nos inquiétudes, ni parce que la résistance culturelle devrait se réduire à une succession infinie de destructions et de reconstructions pendant que les institutions observent le spectacle à une distance confortable. Mais parce que nous ne laisserons pas à celui ou celle qui a voulu effacer ces regards le privilège de décider ce qui doit rester visible.
Et parce qu’après toutes ces années passées à défendre la liberté de regarder, de représenter et de penser, il serait tout de même assez paradoxal de commencer maintenant à baisser les yeux.
*Note sur les images : En haut, des détails de notre peinture murale après le vandalisme : les yeux des personnages et du chat ont été délibérément recouverts de peinture. En bas, la façade de Kulturnest, à Sin-el-Fil, avant les dégradations. La comparaison permet de constater le caractère ciblé de l’intervention.

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