Boukra

Boukra (بكرا), en libanais, signifie “demain”, mais quiconque a grandi ou vécu suffisamment longtemps au Liban sait que ce petit mot entretient avec le calendrier une relation pour le moins fantaisiste. Boukra, c’est demain matin, la semaine prochaine, quand les choses se calmeront, quand la situation le permettra, quand on aura enfin un gouvernement qui gouverne, une économie qui fonctionne, une paix qui ne soit pas simplement l’intervalle entre deux guerres, et parfois, avouons-le, c’est aussi une façon très pratique de remettre à plus tard ce qu’on n’a aucune intention de faire aujourd’hui. Nous l’utilisons pour les rendez-vous, les réparations, les promesses, les projets, les décisions difficiles et les grandes réformes nationales, avec cette remarquable capacité à faire cohabiter dans deux syllabes l’espoir sincère, l’esquive, l’optimisme obstiné et parfois, une bonne dose de mauvaise foi.

J’ai grandi avec ce mot, comme beaucoup de Libanais de ma génération, et je me rends compte qu’il a accompagné toutes les étapes de notre existence, depuis les années de guerre de notre enfance jusqu’aux crises et violences qui continuent de rythmer notre présent. On nous disait que demain serait meilleur, qu’après la guerre viendrait la reconstruction, qu’après la reconstruction viendrait la stabilité, qu’après les crises viendrait le redressement, et qu’il fallait encore patienter un peu, faire confiance, accepter quelques sacrifices supplémentaires. À force, le provisoire a fini par se doter d’une résidence permanente, avec ses habitudes, ses institutions défaillantes et ses spécialistes de la promesse renouvelable, tandis que plusieurs générations apprenaient à organiser leur vie autour d’un avenir qui ne cessait de déplacer sa date d’arrivée.

Il serait trop facile de réduire cette attente à une forme de passivité collective, comme si nous étions simplement restés assis à regarder les années défiler. Nous avons travaillé, construit, créé, manifesté, protesté, organisé des initiatives, tenté de transformer nos espaces de vie, défendu des causes, accompagné des personnes en difficulté, recommencé après les destructions, avec une énergie que nous aurions préféré consacrer à autre chose qu’à réparer sans cesse ce qui aurait dû tenir debout. Nous avons aussi connu les désillusions, les mobilisations dispersées ou étouffées, les portes refermées, les engagements dont les résultats demeurent invisibles, et cette fatigue particulière qui s’installe lorsqu’on ne manque ni de volonté ni de lucidité, mais que les structures capables de rendre le changement durable continuent de résister, de se reproduire ou de se dérober à toute responsabilité. Il faut donc distinguer l’attente que l’on choisit de celle qui nous est imposée, et surtout éviter de demander aux populations de porter seules la responsabilité d’un avenir que d’autres contribuent activement à leur confisquer.

Avec Boukra, j’avais envie d’interroger cette étrange économie psychologique du lendemain, car attendre n’est pas nécessairement une affaire de patience ou de confiance dans l’avenir; cela peut devenir une manière d’habiter le temps, de différer ses désirs, de suspendre certaines décisions, de ne jamais s’autoriser complètement à vivre ce qui est pourtant déjà là. En temps de guerre, cette disposition prend une dimension encore plus concrète: on attend les nouvelles, on surveille le ciel, on interprète les bruits, on hésite avant de sortir, on modifie ses trajets, on reporte un rendez-vous ou un voyage, on garde une partie de son attention disponible pour une catastrophe éventuelle, même pendant les moments supposés tranquilles. Et lorsque cette vigilance se prolonge pendant des années, voire des décennies, l’attente cesse d’être une réaction ponctuelle pour s’installer dans le corps, dans les relations, dans la manière de penser l’avenir et jusque dans les projets les plus ordinaires.

Ce qui m’intéresse aussi dans boukra, c’est sa transmission familiale, cette manière dont un mot rassurant passe d’une génération à l’autre sans que l’on mesure toujours ce qu’il transporte. Nos parents nous promettaient des jours meilleurs parce qu’ils voulaient nous protéger, et nous faisons parfois la même chose avec les plus jeunes, non par naïveté, mais parce qu’il faut bien trouver quelque chose à répondre lorsqu’un enfant demande quand tout cela va finir. À quel moment le réconfort devient-il une promesse que nous ne sommes plus capables de garantir? Que se passe-t-il lorsqu’on reconnaît, dans sa propre voix, les paroles de ceux qui nous ont précédés, avec la désagréable impression de leur transmettre, en guise d’héritage, le même lendemain toujours en préparation? Cette question me travaille particulièrement, car je refuse de considérer comme normal que des enfants grandissent avec les mêmes inquiétudes, les mêmes interruptions et les mêmes explications provisoires que leurs parents, voire leurs grands-parents.

La chanson s’inscrit dans la continuité de Génération Ma Fi Chi, Maalesh, Yareyt et Shway Shway, ces mots de notre langue quotidienne qui me fascinent par leur capacité à condenser des expériences collectives complexes. Avec Ma Fi Chi, il était question de cette négation familière qui permet de continuer alors que rien ne va; avec Maalesh, de l’accommodement nécessaire qui risque de devenir une acceptation de ce qui devrait nous révolter; avec Yareyt, du désir de changement et de la difficulté à transformer une colère partagée en action collective; avec Shway Shway, du droit de ralentir et de retrouver une vie qui ne soit pas entièrement gouvernée par l’urgence. Boukra explore une autre facette de cette même réalité, celle d’un avenir constamment annoncé, invoqué, repoussé, parfois utilisé comme consolation et parfois comme instrument de temporisation, jusqu’à rendre indiscernable la frontière entre espérer et s’habituer à attendre.

J’ai choisi de donner à cette chanson une couleur bossa nova, avec sa douceur rythmique, sa légèreté nonchalante, parce que je n’avais aucune envie d’ajouter une complainte supplémentaire au répertoire déjà considérable de nos malheurs. Le décalage entre la musique et les paroles m’intéresse davantage qu’une émotion soulignée à grands renforts d’effets dramatiques, car il ressemble assez bien à notre quotidien, où l’on peut rire autour d’un café, écouter de la musique, raconter une absurdité avec un sérieux imperturbable et apprendre quelques minutes plus tard une nouvelle qui vient brutalement rappeler que la guerre n’a pas disparu pendant notre conversation. Cette coexistence de la légèreté et de l’angoisse, de l’humour et de l’épuisement, ne relève pas pour moi d’une quelconque aptitude exceptionnelle à supporter l’insupportable. Elle fait partie de ces contradictions avec lesquelles nous composons, sans toujours parvenir à les résoudre, et sans avoir nécessairement envie qu’on nous félicite une fois de plus pour notre endurance.

Le refrain de Boukra revient ainsi à une distinction qui me semble essentielle: tenir le coup ne signifie pas forcément avancer. Nous avons développé une impressionnante compétence dans l’art de continuer malgré tout, mais à quoi bon ériger cette capacité en vertu nationale si elle finit par dispenser ceux qui disposent du pouvoir de répondre de ce qu’ils font, ou de ce qu’ils refusent de faire? Je me méfie de cette célébration permanente de notre résistance, surtout lorsqu’elle finit par rendre indécente l’idée que nous pourrions aspirer à autre chose qu’à survivre dignement à la prochaine crise. Nous avons le droit de vouloir des institutions qui fonctionnent, des projets qui ne soient pas constamment interrompus, des enfants qui ne grandissent pas dans l’anticipation du danger et des lendemains qui ne nécessitent pas une nouvelle démonstration de courage pour être simplement vécus.

Je ne sais pas si boukra nous aide davantage qu’il ne nous piège, et je n’ai aucune envie de condamner ce petit mot auquel nous devons aussi, parfois, d’avoir pu traverser des journées impossibles. Il reste une manière de se donner du temps, de ne pas céder entièrement au désespoir, de maintenir ouverte la possibilité que les choses puissent changer, mais il devient problématique lorsqu’il remplace systématiquement les décisions, les responsabilités et les actes, ou lorsqu’il nous persuade que la vie véritable commencera un jour, après la prochaine crise, le prochain accord, la prochaine promesse.

Et puisque boukra revient toujours, avec son sourire familier et son extraordinaire aptitude à repousser les échéances, je me demande combien de fois encore nous allons lui confier nos vies, avant de lui demander sérieusement des comptes.

Voix originale, paroles, mélodie, concept et réalisation : Mésange Bleue (Pamela Chrabieh)
Composition musicale finale et enrichissement de la voix : Mésange Bleue, avec l’assistance de l’IA
Visuels et montage : création hybride mêlant prises de vue personnelles, séquences générées par l’IA et montage final réalisé par Mésange Bleue.

PAROLES:

Le café refroidit sur la table
La radio promet des jours meilleurs
Dehors, le ciel redevient instable
On baisse la voix, on compte les heures

Boukra, boukra… demain ça ira
Boukra, boukra… on se dit ça
On tient le coup, année après année
Mais tenir debout, c’est pas avancer

On a porté nos voix dans les rues
On a cru pouvoir tout changer
Mais au matin, tout s’était tu
Et les portes restaient fermées

Boukra, boukra… demain ça ira
Boukra, boukra… on se dit ça
On tient le coup, année après année
Mais tenir debout, c’est pas avancer

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