Ala’ Abou Fakhr, martyr de la révolution, martyr national – article dans l’Orient-le-Jour

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Le meurtre du révolutionnaire Ala’ Abou Fakhr devant son épouse et son fils a ravivé dans ma mémoire le décès de mon beau-père Gebran Badine qui fut assassiné en Irak en 2004. Dans un article que j’avais publié en 2007 dans Scriptura (Université de Montréal), je posais à l’époque les questions suivantes : « Qui est Gebran ? (et donc, qui est Ala’ ?). Vaut-il la peine d’être remémoré ? Sa mort, à l’instar de beaucoup d’autres, compte-t-elle sur l’échiquier national ? »

Depuis des décennies, les meurtres et massacres perpétrés au Liban et dans la région de l’Asie de l’Ouest ne sont plus que des événements relégués aux oubliettes, des concours de circonstances, des accidents faisant partie du lot dit normal de la guerre et des révolutions. En ce sens, la mort de Gebran, de Ala’ et de bien d’autres encore ferait partie de l’ordre des choses, du cycle de la vie et de la mort. Elle ferait partie des tragédies enfouies dans les méandres de l’histoire, jugées par des politiciens, des historiens, des institutions médiatiques et des peuples entiers, inaptes à porter le qualificatif de mal absolu, d’horreur extrême, et donc inaptes à être même pointées du doigt. Or toute guerre constitue un génocide, et tout être humain ayant péri de la folie meurtrière vaut la peine d’être remémoré, pour que justement cesse cette folie.

Au Liban, il est habituellement demandé tant aux enfants qu’aux adultes de ne pas revenir sur le passé, de taire les blessures, de se murer dans un mutisme approbateur de la fatalité du destin, privilégiant la survie sociale et politique à la survie psychique et humaine. La société entière est soumise aux chuchotements et à l’autocensure qui font que la moindre pensée subversive est automatiquement réprimée. Cette omerta, ou loi du silence, est renforcée au niveau national par l’auto-amnistie des leaders de la guerre en 1991. En effet, la loi

n° 84 du 26 août 1991 a voulu voiler le passé récent en accordant une amnistie aux criminels pour tous les actes commis avant le 28 mars 1991. Cette loi fut élaborée en fonction de critères politiques et non des droits de l’homme. Les « seigneurs de la guerre » – expression utilisée en politologie libanaise – ont fait en sorte que leurs crimes soient oubliés. Or suffit-il d’affirmer que le passé n’existe plus en droit pour qu’il cesse d’exister dans la réalité et les consciences, pour que victimes et bourreaux se valent ?

L’oubli n’est qu’une illusion, le temps nous rattrape à grandes enjambées et la souffrance nous descend, même si nous tentons de fuir. « Gare au retour du refoulé ! » avait prévenu un célèbre architecte libanais lors d’une conférence en février 2004 intitulée « Le centre-ville, exploit ou fracture ? ». Comment tourner la page sur des milliers de morts, de blessés, de disparus, de déplacés, de prisonniers, d’émigrés forcés, de destructions, d’horreurs? Comment dépasser la peur qui marque sa présence et la dépression qui suit la fin de l’espoir ? Comment envisager ce qui sera sans tenir compte de ce qui a été ?

« Je désire savoir où sont les choses futures et passées, si l’on peut dire qu’elles sont. Si cette connaissance est au-dessus de moi, au moins je suis assuré qu’en quelque lieu qu’elles soient, elles n’y sont ni futures ni passées, mais présentes, puisque si elles y sont futures, elles n’y sont pas encore, et que si elles y sont passées, elles n’y sont plus. »

Aux interrogations de saint Augustin, dans les Confessions (livre XI, chapitre XVII), répondent certaines certitudes : si l’avenir n’est pas encore et si le passé n’est plus, celui-ci n’est pas sans influencer celui-là. En ce sens, un avenir pacifié ne peut être envisageable si la politique de la tabula rasa relevant de la terre brûlée est adoptée. Celui-ci requiert la reconnaissance de la douleur en la muant en souvenir fondateur qui puisse nous en affranchir, notamment en construisant une mémoire individuelle et collective de la guerre. Dans cette perspective, la parole ou la mise en récit de l’événement traumatique occupent une place centrale dans le processus thérapeutique qui constitue la base du processus de « peacebuilding » – construction de la paix. Donner un espace de parole, d’où l’on peut s’exprimer en toute sécurité et liberté, est indispensable pour passer de la simple reviviscence à la représentation, du souvenir au « ressouvenir » – un terme utilisé par Amin Maalouf et qui signifie une réécriture, un déchiffrage, un dévoilement, un travail de critique et d’autocritique (intériorisation), un projet herméneutique, un travail de deuil, un acte refondateur, une transformation – pour qu’on puisse dire les blessures, leur attribuer un sens, les comprendre et vivre avec.

En ce sens, le principe « œil pour œil, dent pour dent », ou la culture de la vendetta, devrait être remplacé par un processus réparateur impliquant toutes les parties, constituant une manière puissante d’aborder non seulement les préjudices matériels et physiques causés par les crimes, mais aussi les préjudices sociaux, psychologiques et relationnels. Cette démarche est centrée sur la victime, et la communauté et le dialogue en sont les éléments centraux. Le but n’est pas la vengeance, mais que la vérité soit connue et qu’une reconnaissance publique soit officiellement sanctionnée. Les auteurs de crimes de guerre et de tout crime ont beau répéter que personne n’entendra les victimes, que personne ne se soucie d’elles, que personne ne le saura jamais… D’où la nécessité de faire face à ce que le journaliste Lawrence Weschler qualifie d’« instant primordial » : « Qui était là ? Qui criait ? Qui se tenait aux côtés de la victime et que faisaient-ils ? Qui encore maintenant oserait écouter ses cris ? Qui souhaite le savoir ? Qui sera tenu responsable ? Et qui leur en demandera des comptes ? »

Source: https://www.lorientlejour.com/article/1195118/ala-abou-fakhr-martyr-de-la-revolution-martyr-national.html

Du choc des titans et de la culture de la guerre

Mon article paru ce matin dans l’Orient-le-Jour (Beyrouth – Liban) sur la nécessité de déconstruire la culture de la guerre et d’édifier une culture de la paix. C’est le énième article que je publie sur ce sujet depuis les années 90. La guerre est continue au Liban. Elle n’est pas que physique, elle est surtout psychologique et culturelle.

Voilà des années que le Liban vit au rythme de guerres de paroles, de mémoires meurtries, d’identités meurtrières, d’autoritarisme et de crises sociopolitique, économique et environnementale.

Dans cette saga libanaise aux allures de choc de titans, les héros ont bel et bien disparu, laissant la place aux fanatiques, démagogues, corrompus, méduses, sorcières du Styx, montagnes de détritus, scorpions monstrueux, sacrifices humains et maléfices de Hadès.

Près de trois décennies après la fin des combats, il est triste de constater que le pays n’est pas en mode « postguerre ». En fait, la guerre est continue, et les leçons qui auraient dû être tirées n’ont pas pu l’être, justement parce qu’une véritable construction de la paix n’a pas eu lieu, et ce en dépit des initiatives de certains groupes et individus œuvrant pour la convivialité et un système sociopolitique aconfessionnel assurant l’unité dans la diversité des voix(es) libanaises. Une chose est de faire taire les canons, de faire disparaître les frontières territoriales et de constamment faire miroiter bonheur et prospérité ; une autre est de renouer le contact entre les communautés et d’établir des liens solides au-delà des dissensions et des clivages.

Comment penser et vivre une catharsis salutaire lorsque le Kraken de la culture de la guerre constitue la toile de fond du Liban contemporain? Cette culture s’impose comme réalité du quotidien physique et virtuel. Avec son cortège de djinns et de démons, elle enflamme les esprits, sème la zizanie et ravage les vies. Elle est à la fois le produit et le producteur de choc de titans, un cercle vicieux formé d’oppresseurs et d’opprimés, d’accapareurs de pouvoir, de démunis et de boucs émissaires.

Chaque instant qui passe sous l’emprise de la culture de la guerre creuse davantage le fossé entre Libanais, sanctifie l’assassinat du semblable et du différent, transforme le meurtre en devoir, banalise les suicides individuel et collectif, et interdit toute réflexion critique, toute évolution et toute richesse émanant de la diversité.

Tant que la culture de la guerre sévit dans les cœurs, les criminels continueront de perpétrer leurs crimes et les victimes de mourir par omission. Tant que cette culture existe, l’étripage des dieux se poursuivra. Tant que l’hégémonie culturelle est celle de la guerre et non de la paix, on ne pourra garder l’espoir face aux bouchons inextricables du passé et à la léthargie étouffante du présent, révéler les non-dits, muer la douleur en souvenir fondateur et retenir la principale leçon de la guerre, de toute guerre : qu’elle ne se reproduise plus.

SOURCE: https://www.lorientlejour.com/article/1157956/du-choc-des-titans-et-de-la-culture-de-la-guerre.html

Beirut is bleeding, again!

pamela-chrabieh-beirut (225x224)Why do humans do terrible things to each other? This is a question I asked my parents when I was a child trapped in a shelter, afraid of the bombs, the snipers and the breaking news gloomy sounds. A question I ask myself every day following the massacres taking place throughout the Southwestern Asian region… A question I ask tonight…

Beirut is bleeding, again! A pair of suicide bombings killed at least 45 people and wounded over 200. Many blame the religious indoctrination of young ignorant and damaged individuals who are promised eternal pleasures in heaven. Some would say humans are inherently evil or would compare modern day murderers to primitive barbarous humans. Others would blame it on the quest for survival, for power, or believe that we become enthused zealots who want to destroy the evil that threatens our groups, the people we love, who share our genes, our religious beliefs, our political affinities, our social-economic background… We fight because we are insane, we do the same thing over and over again and expect different results – quoting Einstein –, because we claim absolute authority and want to impose our own beliefs on what we consider as nonbelievers and dissidents alike, or because it simply feels good!

Tonight, I am filled with horror at images of people torn to shreds by those who turned themselves into incendiary devices. I am filled with sadness as I think of all the victims and their families. I still cannot find a satisfying answer to THE question. And blaming each other of religious fanaticism, impiety or incorrect faith won’t help.

The current situation in Lebanon, Syria, Iraq and Palestine, the ancient Land of Canaan with its rich history and its major achievements from the invention of the writing system and the alphabet to outstanding developments in sciences, philosophy and arts, promises nothing more than the road to hell.

Tonight, we mourn the loss of so many lives. Tomorrow, we go out, spirits lifted again, to make this country a better place for us and our children.