Mon fil d’actualité a pris ces deux dernières semaines une tournure passablement surréaliste. Entre les injonctions européennes à constituer des stocks de prévoyance, les manuels de survie en cas d’apocalypse atomique, les vade-mecum de la cyberattaque et les dissertations géopolitiques de stratèges de salon qui décryptent les pensées des dirigeants de ce monde avant même que ceux-ci n’aient fini de les formuler, je suis tombée sur un tutoriel de la télévision iranienne expliquant aux foules comment se calfeutrer face à un souffle nucléaire.
Les consignes s’avèrent d’une limpidité biblique: s’enfouir au sous-sol, fuir les baies vitrées et, suprême raffinement, couper la climatisation pour ne pas aspirer les miasmes extérieurs. Sur ce dernier point précis, qu’il me soit permis de revendiquer une antériorité nationale pour le moins insolente: au Liban, la climatisation s’éteint toute seule sans qu’il soit besoin d’invoquer l’atome. Il suffit d’attendre l’horaire syndical où le propriétaire du générateur du quartier décide de nous sevrer de lumière et de nous rendre à l’obscurité auguste de la chandelle.
Quant aux recommandations occidentales d’amasser numéraire, eau embouteillée, lampes torches et rations pluriannuelles, elles ne manquent pas d’une certaine candeur attendrissante pour qui s’accommode, décennie après décennie, de l’absence chronique de courant, de l’évaporation fantomatique de ses avoirs bancaires, de pénuries de carburant cycliques et d’officines pharmaceutiques où l’obtention d’un simple comprimé relève du trafic d’influence. Nous cultivons une expertise olympique dans la gestion d’urgence de haute intensité.
À vrai dire, j’ai perdu le compte des déclinaisons de mouné d’urgence que nous avons dû inventorier (la mouné désigne au Liban l’ensemble des provisions alimentaires traditionnelles préparées et conservées pour affronter la saison froide ou les périodes de disette). Entre les guerres d’usure, l’effondrement financier, la pandémie et les soubresauts régionaux permanents, nous avons passé notre existence à remplir, vider, redessiner et réagencer nos placards avec cette lancinante impression de bégaiement perpétuel, comme si nous achetions les mêmes provisions pour des fins du monde chaque fois réinventées. Mais à force de persévérance, on s’aguerrit. Cette fois, on franchit un cap stylistique. Il ne s’agit plus de la modeste réserve de survie ordinaire, mais de la mouné nucléaire, avec ce sous-texte stratégique qui confère à la corvée de supermarché des airs de plan de bataille hautement disproportionné.
J’ai donc aligné les boîtes de pois chiches et de foul medammas, quelques conserves de thon et de sardines, le beurre de cacahuète, le riz, le gros sel, les dattes, les fruits secs, le miel, le chocolat noir (qui relève désormais de la légitime défense psychologique), l’huile d’olive, des bonbonnes d’eau, du fromage Picon et des biscuits Gandour. J’ai toutefois exclu catégoriquement la mortadelle chinoise Maling et le pâté en conserve, ces deux monuments de la gastronomie des abris des années 1980. Pour les bougies, les lampes, les batteries et les autres accessoires de notre autonomie nationale, nous sommes déjà équipés depuis des décennies. Nous n’avons donc pas réellement changé de méthode, mais nous avons élargi notre gamme de catastrophes, sans augmentation notable de nos capacités de rangement.
Autour de moi, la faune locale déploie des stratégies d’évitement infiniment variées face à cette interminable loterie de l’angoisse. Il y a ceux qui s’en tamponnent avec une superbe royale, s’obstinant à planifier leurs vacances avec l’insouciance de ceux qui ont définitivement carbonisé leur stock d’inquiétude lors des saisons précédentes. D’autres se terrent dans une bulle hermétique, sourds aux notifications belliqueuses, convaincus qu’un conflit international peut parfaitement s’ajuster aux horaires de leur week-end. Et puis il y a les hystériques patentés de la géopolitique, ceux qui slaloment d’une alerte rouge à l’autre avec l’enthousiasme de directeurs de marketing, dissertent sur la portabilité des abris antiatomiques (lesquels sont quasi inexistants au Liban) et stockent des denrées dont ils ignorent jusqu’au mode de cuisson.
Quant à moi, alors que notre pays patauge déjà jusqu’au cou dans une catastrophe intégrale que beaucoup s’acharnent à ne plus voir, par pure accoutumance, cécité volontaire ou simple abdication, je navigue à vue entre le cynisme et la prudente prévoyance, avec l’intime conviction qu’aucun scénario catastrophe hypothétique ne mérite qu’on lui cède plus de terrain que le réel, lequel, convenons-en, a déjà la décence d’être amplement suffisant.
Ma mounet el nawawi est donc en ordre de bataille, alignée sagement entre deux étagères, prête à parer à trois petites semaines d’imprévu. Reste à espérer que les maîtres du monde daigneront accorder leurs violons sans exiger que notre cuisine devienne le dépôt avancé de leurs folies. En attendant, je continue à surveiller les dates de péremption avec la désinvolture amusée de ceux qui ont vu tellement de lendemains qui chantent faux qu’ils préfèrent, au fond, s’ouvrir une boîte de dattes en attendant que la foudre daigne choisir sa cible.
* Mounet el Nawawi – oeuvre hybride (sketch sur papier, collage et Procreate), 2026.

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