Une terre ne demande pas d’où l’on vient

Il est 10h du matin à Jbeil-Byblos, au Liban. Je sirote un café après avoir arpenté le vieux souk, frôlé ces pierres que les siècles successifs ont façonnées, remaniées, déplacées, habitées, avant de laisser mon regard dériver vers la citadelle, les vestiges phéniciens, le port et l’immensité marine, et je me retrouve une fois de plus saisie par cet attachement profond à une ville dont je ne suis pas originaire, sans qu’il ne m’ait jamais effleuré l’esprit de devoir le justifier par un acte de naissance, un village familial, un registre d’état civil ou quelque généalogie m’accordant officiellement le droit de l’aimer.

Jbeil est habitée depuis des millénaires, chargée de cette accumulation vertigineuse de civilisations qui n’ont pas attendu notre époque pour apprendre combien toute présence humaine est provisoire: Néolithique, âge du Bronze, Cananéens-Phéniciens, Perses, monde hellénistique, Romains, Byzantins, Croisés, Mamelouks, Ottomans… Les strates affleurent ou demeurent enfouies, et la ville subsiste justement parce qu’aucune époque n’a jamais réussi à s’approprier le temps tout entier. Elle figure au patrimoine mondial de l’UNESCO pour cette continuité exceptionnelle d’occupation, pour son rôle majeur dans l’histoire, et pour la diffusion de l’alphabet.

Marcher sur ces pavés provoque un étrange changement d’échelle, tant notre obsession contemporaine de la souveraineté absolue paraît dérisoire devant des murailles qui ont survécu à tant de souverains, et l’idée même de propriété retrouve une certaine modestie lorsqu’on accepte cette réalité simple: personne ne possède véritablement un territoire. Nous n’en sommes que les dépositaires provisoires, nous y inscrivons nos existences, nos erreurs, nos constructions et nos morts, avant de le transmettre, abîmé ou enrichi, à ceux qui viendront après nous.

C’est aussi pour cela que m’insupporte chaque jour davantage cette cartographie mentale qui morcelle le Liban selon les origines et les appartenances, comme s’il fallait présenter un sauf-conduit généalogique avant d’avoir le droit d’être atteint par ce qui meurtrit une ville, un village, une montagne, un quartier ou un être humain quelque part sur le territoire. Je n’ai pas besoin d’être de Jbeil pour que sa destruction me blesse, pas davantage que je n’ai besoin d’être née au Sud, dans la Békaa, à Beyrouth, au Akkar ou dans le Chouf pour considérer chacune de ces terres comme une part non négociable du pays auquel j’appartiens.

Cela devrait aller de soi, et pourtant nous avons passé des décennies à élaborer des cartes mentales autrement plus complexes que nos frontières officielles, protégeant certaines régions davantage que d’autres, modulant l’indignation selon l’identité des victimes, relativisant les décombres selon l’appartenance de ceux qui les habitent, prisonniers de cette vieille maladie qui consiste à regarder le naufrage national par le judas étroit d’une communauté, d’un parti, d’un clocher ou d’un ressentiment.

Car toute fracture intérieure prépare les autres. Dès que je décide qu’une parcelle de ce pays m’est étrangère parce que ceux qui y vivent ne me ressemblent pas suffisamment, j’accepte déjà qu’elle puisse compter moins, qu’elle pèse moins lourd dans le deuil collectif, qu’elle soit en quelque sorte plus sacrifiable. L’amputation commence là, bien avant les bulldozers, les bo**mbes et les traités qui ne font ensuite que lui donner une forme matérielle.

Les messages reçus ces derniers jours m’ont ramenée autrement à cette question, notamment ceux de Libanais vivant à l’étranger ou de personnes sans aucun lien familial avec cette terre, mais sincèrement atteints par ce qui lui arrive, tandis qu’ici même d’autres continuent à mesurer leur empathie au kilomètre, à la confession ou à l’affiliation politique. Il y a quelque chose de profondément troublant à voir une personne à Montréal, Paris ou ailleurs comprendre spontanément que la disparition d’un lieu qu’elle n’a jamais habité constitue une perte humaine, pendant qu’un compatriote cherchera encore des raisons pour exclure telle ou telle région du cercle de sa solidarité.

Je récuse cette comptabilité-là. Non par angélisme national, et certainement pas parce que je crois à un Liban pur, harmonieux ou miraculeux – notre histoire suffit à balayer ce genre de mythologie – mais parce qu’une patrie commune ne peut exister si la dignité d’un individu et l’intégrité d’un lieu restent soumises à un tri préalable fondé sur l’identité. Nul ne devrait devoir être du “bon” village, de la “bonne” communauté ou du “bon” camp pour que sa maison mérite de rester debout et sa vie d’être protégée.

Jbeil me le rappelle ce matin avec une simplicité radicale. Cette ville n’a pas traversé les millénaires parce que ses populations successives se ressemblaient – elles ne se ressemblaient évidemment pas à 100% – mais parce que la présence humaine n’a cessé de s’y déposer, couche après couche, sur ce que d’autres avaient laissé avant elle. Une civilisation digne de ce nom ne se construit pas en faisant table rase pour imposer son propre récit, mais elle se mesure aussi à sa capacité de recevoir un monde antérieur sans éprouver le besoin de l’effacer.

Mon café est à présent froid, le vieux souk poursuit son agitation matinale, les échoppes s’ouvrent, les voix montent de la rue, la mer est là derrière le port, et rien de tout cela ne ressemble à une grande déclaration patriotique. Tant mieux. L’appartenance la plus profonde ne se pavane ni dans les drapeaux ni dans les tribunes. Elle réside dans cette certitude très concrète que chaque fois qu’une parcelle de cette terre est détruite, occupée, incendiée ou vidée de ses habitants, il ne devrait jamais être nécessaire de demander d’abord à qui elle appartient politiquement avant de comprendre qu’une part de nous-mêmes vient d’être arrachée.

Puissions-nous réapprendre cela avant qu’il ne nous reste plus qu’à parcourir notre propre pays comme un territoire de ruines, en nous demandant, devant chaque pan de mur écroulé, à quel moment exactement nous avons accepté qu’il ne nous concernait plus.

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