La colère sans rue

Ce week-end, plusieurs personnes ont encore été tuées sous les bombardements israéliens au Liban et, ce lundi matin, avant même que le pays ait eu le temps de transformer les morts de la veille en passé grammatical, Kfar Reman était frappée à son tour: plus de 10 personnes massacrées, dont deux nourrissons, selon la Défense civile libanaise. Et dans un registre évidemment incomparable mais relevant de cette même étrange économie nationale de l’agression quotidienne, les factures des générateurs de quartier sont tombées sur les téléphones avec des montants fulgurants, suffisamment scandaleux pour déclencher le concert parfaitement rodé de jurons, de captures d’écran, de divisions, de multiplications et de messages indignés. Il fallait voir les groupes WhatsApp se transformer en cellules d’expertise énergétique improvisées, chacun découvrant soudain une vocation de contrôleur des comptes publics devant une facture capable de faire passer l’électricité clandestine pour un produit de luxe suisse, tandis que l’État, avec cette grâce administrative qui le caractérise, annonçait qu’il allait surveiller les abus d’un système dont il connaît depuis des décennies les propriétaires, les territoires, les méthodes et les bénéfices, comme si la mafia des générateurs venait d’être découverte au petit matin par un satellite de la NASA.

Il faut d’ailleurs cesser de parler d’un État “dépassé” par ces réseaux comme s’il les découvrait chaque été avec la naïveté bouleversante d’un touriste égaré. Celui-ci cohabite avec eux, fixe des tarifs, tolère les écarts, laisse prospérer un système de substitution devenu indispensable précisément parce que le service public ne remplit plus sa fonction, puis ressort périodiquement son costume de shérif pour menacer de sanctions des fournisseurs qui doivent suivre les communiqués officiels avec un mélange de tendresse et d’amusement. Lorsque des citoyens paient deux fournisseurs pour obtenir péniblement un seul service essentiel, l’un parce qu’il est censé juridiquement le fournir et l’autre parce que le premier en est incapable, la panne prolongée finit par acquérir une remarquable cohérence économique, et la frontière entre défaillance, complaisance et connivence devient tellement fine qu’il faudrait un microscope électronique pour continuer à prétendre qu’elle existe.

Or, malgré les victimes des bombardements, malgré les montants ahurissants des générateurs, malgré cette sensation vertigineuse d’un pays simultanément frappé d’en haut et ponctionné d’en bas, les rues sont restées étrangement calmes. L’indignation, elle, ne manque pas, elle circule, insulte, ironise, calcule, accuse et sature les conversations, mais elle semble avoir perdu le chemin qui menait autrefois du salon au trottoir, transformée en énergie sans débouché, en rage domestiquée capable de faire trois fois le tour d’un groupe WhatsApp, de culminer dans une note vocale de deux minutes quarante-sept accompagnée de douze visages rouges de fureur, puis de se coucher avant minuit parce qu’il faut travailler le lendemain.

Le psychanalyste libanais Adnan Houbballah, qui a longuement travaillé sur les effets psychiques de la guerre dite “civile”, parlait, en 1996, du “virus de la violence”, et la métaphore demeure puissante parce que la brutalité se transmet, altère les rapports humains, déplace les seuils de tolérance, banalise ce qui aurait autrefois paru inconcevable et finit par faire circuler dans une société les réflexes mêmes de ce qui la détruit. Mais après autant d’années, le mot “virus” suffit-il encore? Un virus demeure un intrus contre lequel l’organisme tente de mobiliser ses défenses; ici, quelque chose semble avoir pénétré beaucoup plus profondément, jusqu’à modifier non seulement ce que les individus supportent, mais leur estimation intime de ce qu’une réaction pourrait réellement changer.

Pavlov avait montré comment un organisme apprend à associer un stimulus à ce qui va suivre. La guerre et l’instabilité chronique perfectionnent évidemment le dispositif avec un raffinement dont son laboratoire ne disposait pas, puisqu’elles enseignent à reconnaître un avion à son grondement, une menace à une notification, une crise à la vitesse à laquelle certains rayons commencent à se vider, une nouvelle catastrophe à la tonalité particulière du téléphone lorsqu’un proche appelle trop tôt le matin. Mais il existe un apprentissage plus corrosif encore. Lorsque l’action reste trop souvent sans résultat perceptible, l’individu finit par apprendre l’inefficacité de sa propre réponse, jusqu’à transformer une succession d’échecs en intuition politique, puis cette intuition en réflexe: “ça ne sert à rien”.

Vous protestez et le système absorbe; vous votez et le décor se repeint sans changer véritablement de propriétaire; vous confiez votre argent à une banque avant de découvrir que la propriété privée comportait au Liban quelques clauses expérimentales; vous payez l’État puis achetez séparément l’électricité, l’eau et parfois jusqu’au sentiment d’être gouverné; vous réclamez une enquête et comprenez que le calendrier judiciaire possède ici une conception contemplative de l’éternité; vous exigez des responsabilités et l’actualité, extrêmement serviable, fournit assez vite une catastrophe nouvelle pour débarrasser la précédente de l’inconvénient d’avoir à produire des conséquences; vous reconstruisez, quelqu’un détruit, vous recommencez, puis quelqu’un vous explique avec admiration que votre aptitude à recommencer constitue la preuve éclatante de votre résilience.

À force, une société ne devient pas forcément docile; elle devient économe de sa propre fureur. Elle ne se dit pas “c’est acceptable”, ce qui serait au moins une position morale claire, mais elle se dit “à quoi bon ?”, et cette formule est autrement plus efficace pour ceux qui bénéficient de l’immobilité générale, car un pouvoir peut parfaitement vivre entouré de citoyens furieux tant que leur colère ne se convertit plus en action collective. Il n’a même plus besoin d’interdire la manifestation lorsque chacun a déjà effectué mentalement le calcul coût-bénéfice de son indignation et conclu que rester chez soi permet au moins d’économiser l’essence, le parking et quelques heures perdues, économie appréciable dans un pays où même se révolter exige désormais un budget.

Les vieux stratèges savaient qu’une domination accomplie ne suppose pas toujours d’écraser physiquement l’adversaire; il suffit parfois d’altérer assez profondément sa volonté pour que l’affrontement cesse d’apparaître utile. Transposée à une société civile, cette logique devient sinistrement contemporaine, car la répétition des guerres, de l’arbitraire, des impunités, des promesses avortées et des scandales sans sanction finit par produire des individus qui n’ont jamais cessé de comprendre, de juger ou de s’indigner, mais qui ne croient plus au passage entre leur jugement et le réel. La révolte subsiste dans le langage, parfois avec une remarquable créativité lexicale, mais elle cesse de se penser comme puissance et devient commentaire.

C’est cela, le véritable numbness, non pas ne plus sentir, mais sentir intensément sans croire qu’une réaction puisse encore modifier quoi que ce soit, et c’est pourquoi le diagnostic paresseux d’”indifférence” me paraît insuffisant. Une rue vide peut contenir de la peur, de la précarité, des enfants à protéger, un salaire que l’on ne peut pas risquer, une fatigue accumulée, des départs successifs, l’absence d’organisation, la déception de mobilisations antérieures ou simplement une existence devenue si lourde logistiquement que descendre manifester ressemble déjà à une activité pour gens disposant d’une gouvernante, d’un réservoir plein et d’un système nerveux en excellent état. Mais lorsque des milliers de raisons individuelles parfaitement compréhensibles convergent vers la même immobilité, elles produisent ensemble un effet politique que personne n’a nécessairement choisi.

C’est là que la violence accomplit son travail le plus sophistiqué: elle détruit des maisons, des corps, des infrastructures et des institutions, mais elle rétrécit également le répertoire de ce qu’une population imagine pouvoir entreprendre; elle transforme le citoyen en usager mécontent, l’usager en client captif, le client captif en spécialiste extrêmement compétent de la plainte privée, puis lui laisse généreusement la liberté d’envoyer un emoji rouge à 23h14 avant d’éteindre son téléphone. Il fallait y penser: l’indignation en libre-service, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, aucune autorisation préalable, aucune menace sérieuse pour l’ordre établi.

Ce mécanisme n’a évidemment rien d’exclusivement libanais. Partout où les crises durent, où l’impunité devient structurelle et où la précarité absorbe l’essentiel de l’énergie disponible, des sociétés développent cette étrange compétence qui consiste à identifier parfaitement l’inacceptable tout en organisant leur quotidien autour de sa permanence. Il n’est pas nécessaire de vivre sous des drones pour apprendre cette pédagogie du renoncement; quelques institutions durablement sourdes, des pouvoirs suffisamment verrouillés, des injustices sans conséquence et une succession méthodique de “laisse tomber” suffisent à transformer progressivement l’exception en horizon.

Le problème commence lorsque ce “laisse tomber” cesse d’être le conseil ponctuel d’une personne épuisée pour devenir une constitution mentale, produisant une société ni véritablement soumise ni réellement silencieuse, extraordinairement bavarde même, où chacun sait, commente, accuse, documente, plaisante, jure, transfère, partage et explique, mais où presque personne n’attend encore que cette parole déplace quoi que ce soit hors du cercle de ceux qui la prononcent.

Il reste pourtant une variable qu’aucun système ne parvient à verrouiller complètement: personne ne sait exactement quand une plainte privée cesse d’être vécue comme une contrariété individuelle, quand le “moi aussi” quitte la rubrique des commentaires pour retrouver une rue, quand des individus convaincus chacun dans leur coin que leur réaction serait inutile découvrent qu’ils étaient simplement nombreux à attendre séparément, ni à quel moment précis le calcul raisonnable qui commandait hier de rester chez soi devient soudain moins supportable que le risque d’en sortir.

Pour l’instant, les bombardements continuent, Kfar Reman et d’autres localités du Sud comptent leurs morts et leurs blessés; les factures des générateurs circulent; les insultes aussi; et les rues demeurent étrangement calmes. Mais le silence n’est jamais une matière parfaitement stable; il accumule ses tensions, ses griefs, ses humiliations et ses seuils invisibles, et personne ne sait exactement à partir de quel point une société qui semblait avoir appris à tout absorber découvre qu’elle n’a plus envie d’avaler la suite…

*Note: Au Liban, l’électricité fonctionne depuis des décennies selon un système à deux étages: un réseau public intermittent, géré par Électricité du Liban (EDL), et, pendant les coupures, des générateurs privés de quartier auxquels les habitants doivent souscrire pour continuer à alimenter leurs logements et leurs commerces. Ils paient donc deux fournisseurs pour obtenir, en théorie, un seul service: l’électricité. Ce dispositif parallèle, né des défaillances chroniques du secteur public, s’est progressivement institutionnalisé au point de constituer une véritable économie privée de substitution.

*Dessin: “La colère sans rue” (une de mes oeuvres hybrides, dessin sur papier et Procreate, 2026).

Leave a comment