J’ai composé Yareyt il y a quelque temps déjà, avant d’écrire La colère sans rue, et pourtant la chanson semble aujourd’hui venir s’y loger naturellement, comme si elle avait attendu que le texte formule ce qu’elle contenait déjà sous une autre forme, cette distance étrange entre une société qui parle énormément de ce qu’elle ne supporte plus et une rue qui, elle, demeure silencieuse, entre la colère parfaitement identifiable et le moment où cette colère cesse d’être une conversation privée pour devenir présence commune.
“Yareyt”, en libanais, signifie “si seulement”, mais la traduction française en restitue mal toute la charge. Le mot contient à la fois le souhait, le regret, le désir adressé à une réalité qui n’existe pas encore, et parfois aussi cette manière très familière de formuler l’espoir tout en sachant parfaitement ce qui l’empêche d’aboutir. Ce n’est pas un mot victorieux, ni un slogan, encore moins la promesse qu’un changement arrivera parce qu’on l’a suffisamment désiré, mais une ouverture grammaticale vers ce qui pourrait être autrement, formulée depuis un présent qui, lui, résiste obstinément à la transformation.
La chanson commence là où nous passons beaucoup de temps au Liban: dans les conversations à voix basse, les échanges de messages, les phrases qui circulent d’un téléphone à l’autre, les “Shou ba3ed ?” (et maintenant, quoi encore ?) où l’épuisement, l’ironie et la colère ont depuis longtemps appris à cohabiter. Nous savons commenter, analyser, identifier les responsables, refaire l’histoire et parfois le pays entier autour d’une table, avec une compétence que des décennies de crises ont largement perfectionnée. Ce qui manque n’est donc ni la conscience de ce qui dysfonctionne, ni le vocabulaire de l’indignation, mais le passage beaucoup plus difficile entre savoir ensemble (et agir individuellement ou en petit comité) et agir ensemble à plus grande échelle.
Yareyt déplace légèrement la scène. Rien de spectaculaire: un pas descend dans le couloir, un autre suit, quelqu’un dit simplement “je viens avec toi”. La rue n’apparaît pas comme une foule déjà constituée, héroïque, parfaitement unie autour d’un projet clair, mais elle commence par cette décision minuscule grâce à laquelle une colère cesse, pour un instant, d’être solitaire. Je ne célèbre pas la révolte ni n’en fabrique une version romantique, mais j’interroge ce seuil très concret où l’on cesse d’attendre que quelqu’un d’autre commence.
J’avais écrit cette chanson avant les événements qui ont nourri La colère sans rue, parce que la question, elle, ne date pas de cette semaine. Elle traverse depuis longtemps notre rapport à la vie publique, à l’impuissance, à l’épuisement, au coût de l’engagement et à cette phrase si efficacement apprise, “ça ne sert à rien”, qui dispense le pouvoir de convaincre dès lors que les citoyens ont déjà intégré eux-mêmes les limites de leur propre action.
Yareyt ne répond pas à “que faire ?”. Elle reste volontairement avant la réponse, à cet endroit plus inconfortable où une voix appelle, où une autre décide ou non de répondre, et où tout dépend encore de ce très court trajet entre la porte de chez soi et l’espace commun.
Yareyt – si seulement, cette fois, une voix répondait à une autre...
PAROLES
On parle bas quand vient le soir
Nos mots se croisent dans le noir
De voix en voix, du bout des doigts
Chacun répond depuis chez soi
« Shou ba-aad ? » revient chaque fois
Yareyt, yareyt, cette fois
Une voix répond à ma voix
Un pas, puis deux, puis trois
Et la rue répond tout bas
La ville murmure sous les toits
On tend l’oreille au moindre pas
Un pas descend dans le couloir
Un autre suit, juste pour voir
Quelqu’un dit : « Je viens avec toi »
Yareyt, yareyt, cette fois
Une voix répond à ma voix
Un pas, puis deux, puis trois
Et la rue répond tout bas

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