Mariée depuis quarante-huit heures

Saja Moussa Charara était mariée depuis quarante-huit heures. Cet après-midi, une frappe isr* sur Arab-Salim au sud du Liban l’a tuée. Des habitations ont été détruites. D’autres personnes ont été blessées. Les informations locales ont commencé à circuler et, presque immédiatement, cette précision s’est attachée à son nom: “Mariée depuis quarante-huit heures”.

Je reste devant cette phrase parce qu’elle contient une violence supplémentaire que les bilans militaires ne savent pas mesurer. Non pas parce que la vie de Saja vaudrait davantage depuis son mariage. Il faut se méfier de cette hiérarchie involontaire de nos émotions, comme s’il fallait être enfant, jeune mariée, mère de famille, médecin, professeur ou poète pour rendre une mort civile suffisamment insupportable. Saja avait un nom avant d’être “la jeune mariée d’Arab-Salim”. Elle n’avait pas besoin d’un détail tragiquement parfait pour avoir le droit de vivre. Mais ces quarante-huit heures font apparaître ce que la guerre détruit lorsqu’elle tue; une existence, oui, mais aussi la distance qui aurait dû séparer ses commencements de sa fin.

Nous avons inventé des cérémonies pour accompagner les grands seuils de nos vies. On se rassemble pour accueillir, pour unir, pour prendre congé. Un mariage et des funérailles peuvent d’ailleurs partager des choses étrangement semblables: des familles qui arrivent de loin, des fleurs, des vêtements choisis avec soin, des embrassades, des noms prononcés à haute voix, des gens qui cherchent quoi dire devant quelque chose de plus grand qu’eux. Mais toute une vie devrait tenir entre ces deux rassemblements. C’est ce que nous supposons sans même y penser. Personne ne regarde une mariée en se demandant si les personnes venues la féliciter devront se retrouver presque aussitôt pour la pleurer.

“Bienvenue”. “Félicitations”. “Toutes nos condoléances”…

Un mariage est l’une des rares occasions où des êtres humains osent encore parler spontanément au futur. Ils ne connaissent évidemment rien de ce qui arrivera, mais toute la cérémonie repose sur cette insolence tranquille: il y aura un après. On rentrera quelque part, on modifiera des habitudes, on découvrira l’autre autrement, on décidera, on se disputera peut-être pour des choses minuscules, on changera d’avis, on vieillira,… mais on commence en supposant au moins qu’on disposera d’un peu de temps pour essayer.

Je pense à Saja, et je refuse pourtant de la transformer en symbole parfait. Je ne connais pas la jeune femme qu’elle était. Je ne connais ni ses projets ni ses habitudes, ni ce qu’elle espérait de ce mariage, ni les phrases échangées ces deux derniers jours. Inventer tout cela serait encore lui prendre quelque chose, son droit d’avoir été une personne réelle plutôt qu’un personnage construit pour notre chagrin.

Et pendant que j’écris ces mots, je mesure l’anomalie qu’ils contiennent. Ce n’est pas “mariée depuis 48 heures” qui devrait être une phrase complète dans un article sur la guerre. Elle aurait dû rester une précision provisoire, rapidement dépassée par d’autres durées: mariée depuis un mois, un an, dix ans, trente ans, ou séparée, ou heureuse, ou déçue, qu’importe. Elle aurait dû avoir le droit de devenir autre chose que la mariée de ces deux derniers jours…

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* Le 27 août 2026, l’aviation isr* a mené plusieurs frappes dans la région de Nabatiyé, au Liban-Sud, notamment sur la localité d’Arab-Salim. Une frappe a touché une maison au centre du village et l’a détruite. Saja Moussa Charara, qui s’était mariée seulement quarante-huit heures auparavant, a été tuée. Plusieurs personnes ont été blessées, dont une mère et sa fille. Les frappes sur Arab-Salim s’inscrivent dans une série d’attaques isr* qui ont également visé Nabatiyé al-Fawqa, Kfar Roummane et la région de la colline d’Ali Taher ce même jour.

*Je ne partage pas la photo de Saja. Quelque chose me gêne profondément dans le fait de faire circuler son visage après sa mort sans savoir ce qu’elle aurait voulu. Je partage plutôt une image du lieu de la frappe via Al Jadeed (média local). J’ai aussi essayé de dessiner. Je n’ai pas pu. Tout me semblait de trop.

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