Depuis vendredi, je vis dans une chair qui me semble étrangère. Mon corps s’éveille ralenti, éprouvé par une intervention chirurgicale majeure dont je connaissais la nécessité médicale sans en mesurer la violence physique, cette douleur dense qui bride le moindre geste, étire les heures, rétrécit l’espace autour de moi et transforme le fait de respirer, de me redresser ou d’avancer de quelques pas en une traversée prudente. Allongée, soumise au repos que m’impose un organisme entièrement mobilisé par sa propre réparation, je découvre l’onde de choc qu’abandonne l’ablation d’une partie intime de soi: un organe lié à mon histoire de femme, inscrit depuis toujours dans la géographie silencieuse de mon être, dont je ne percevais pas à chaque instant la présence, mais dont le retrait imprime désormais son absence dans mes nerfs, mes muscles, mon sommeil, ma manière même d’habiter mon corps.
Il existe une distance vertigineuse entre savoir qu’une chose va nous être retirée et éprouver, au réveil, la réalité de ce retrait. La raison comprend avant la chair. Elle écoute les médecins, reçoit les explications, consent à l’intervention, accepte qu’une perte soit nécessaire afin de préserver la santé et envisage déjà l’après, tandis que le corps, lui, ne raisonne pas; il enregistre l’effraction, le manque, la discontinuité. Il ne connaît ni dossier médical ni justification thérapeutique. Il répond dans sa langue archaïque, faite de douleur, de fatigue, de nausée, de vertige et de mouvements interrompus. La conscience sait qu’elle a été soignée, alors que l’organisme se réveille avec la sensation d’avoir été traversé par une violence. Entre ces deux vérités commence la convalescence, ce lent travail par lequel l’esprit et la chair doivent parvenir à se rejoindre de nouveau.
Le corps est le premier pays que nous habitons. Nous y vivons avant de connaître les frontières, les cartes, les drapeaux, avant même de savoir nommer le monde extérieur. Nous le croyons nôtre d’une évidence absolue, jusqu’au jour où la douleur en modifie les limites, où un organe cesse d’être une présence silencieuse pour devenir une absence palpable, où chaque mouvement rappelle qu’une architecture intérieure a été transformée. Depuis vendredi, je fais l’expérience de cette souveraineté fragilisée, de cette sensation troublante d’être chez soi tout en avançant dans des pièces que l’on ne reconnaît plus entièrement.
Le 4 août, les mots m’ont manqué. J’avais dessiné mon hommage aux victimes de l’explosion du port de Beyrouth à l’avance, comme si mon intuition m’avertissait que je ne pourrais porter de front, cette année, la mémoire de la catastrophe et la blessure de mon propre corps. L’image a parlé là où le texte s’est tu. Elle avait précédé mon silence, préparé un passage entre ce que je voulais exprimer et ce que je ne serais plus capable de formuler. Certaines douleurs ne libèrent aucune éloquence, mais elles réduisent l’existence à son noyau le plus brut, repoussent la pensée derrière la respiration, les médicaments, le sommeil morcelé et l’effort démesuré que réclame un geste ordinaire. Elles ne produisent pas immédiatement du sens. Elles imposent d’abord leur matière opaque.
Aujourd’hui, mes premières phrases reviennent enfin, lentes, encore hésitantes, lestées par la fatigue, et elles vont se poser là où le pays souffre, vers le Sud, vers ces collines ouvertes par les frappes, ces maisons pulvérisées, ces terres brûlées, ces oliviers séculaires déracinés et ces villages dont on mutile la mémoire autant que l’horizon. Elles vont vers celles et ceux qui vivent sous le grondement des avions, le bourdonnement des drones, l’attente du prochain impact, les départs précipités, les retours différés, les routes coupées, les chambres abandonnées et les objets familiers devenus fragments sous les décombres. Elles vont vers cette partie du Liban que l’on blesse quotidiennement tandis que le reste du monde apprend à regarder sa destruction comme un flux d’images parmi d’autres.
En observant les vidéos des bombardements et des explosions de la nuit à cet après-midi, je reconnais la mécanique de l’arrachement. Non qu’un organisme humain et une terre soient identiques, ni qu’une intervention destinée à guérir puisse être confondue avec une entreprise de destruction, mais parce qu’ils partagent une grammaire de la rupture: la continuité rompue, l’intégrité atteinte, l’espace familier devenu méconnaissable, la nécessité de vivre après que quelque chose d’irremplaçable a cessé d’être là. La douleur physique m’enseigne avec une précision nouvelle qu’une perte ne demeure jamais circonscrite à ce qui a été retiré. Elle se propage autour du vide, réorganise les gestes, impose d’autres rythmes, transforme le rapport au temps, à l’espace et à soi-même.
Une incision ne traverse jamais exclusivement les tissus. Une bombe ne détruit jamais exclusivement des pierres. Ce qui est touché rayonne bien au-delà de la zone visible de l’impact. Une maison est un prolongement du corps. Elle garde la forme de nos habitudes, la mémoire de nos pas, nos fatigues, nos repas, les voix de ceux qui l’ont traversée, les gestes accomplis chaque jour sans que nous ayons conscience de leur importance. Elle contient les traces minuscules dont se compose une vie, une tasse ébréchée, un rideau choisi des années plus tôt, un vêtement oublié sur une chaise, une photographie, une odeur, la marque laissée par la taille d’un enfant sur un mur. Lorsqu’une maison est détruite, c’est tout un agencement intime du monde que l’on perd, la part matérielle de notre mémoire, le lieu où notre existence avait trouvé sa forme.
Un village n’est pas un point sur une carte. Il est une mémoire distribuée dans l’espace, une manière d’ordonner le temps autour des saisons, des récoltes, des mariages, des funérailles, des départs et des retours. Ses chemins savent où conduisent les pas avant même que ceux qui les empruntent y pensent. Ses places ont entendu des générations parler, rire, se disputer et se réconcilier. Ses cimetières prolongent la communauté au-delà des vivants. Ses arbres relient ceux qui les ont plantés à ceux qui viendront recueillir leurs fruits. Raser un village revient à frapper une langue au cœur de sa syntaxe, à effacer les repères grâce auxquels une population pouvait encore se raconter à partir d’un lieu demeuré reconnaissable.
Les oliviers du Sud ne forment pas un décor offert au regard. Leurs racines plongent dans une temporalité étrangère à celle des opérations militaires et des communiqués, une temporalité où l’on plante pour des enfants qui ne sont pas encore nés, où l’on entretient ce que d’autres transmettront après nous, où le lien à la terre ne se mesure ni en superficie ni en valeur marchande. Un olivier centenaire renferme une alliance entre les morts, les vivants et l’avenir. Le déraciner, c’est rompre ce pacte. Le brûler, c’est tenter de rendre une lignée étrangère à son propre sol. La destruction ne vise alors plus uniquement ce qui existe, mais elle cherche à empêcher ce qui aurait pu continuer.
Mon opération fut décidée, expliquée et réalisée dans un environnement consacré à la guérison. Chaque geste répondait à une nécessité; autour de moi, des personnes surveillaient mon réveil, ma douleur, mes constantes, anticipaient les complications, et préparaient déjà le chemin du rétablissement. Malgré ce cadre protecteur, malgré le consentement, malgré la certitude qu’il fallait en passer par là, la souffrance m’a submergée. Comment nommer alors l’épreuve d’un peuple soumis à une mutilation sans accord, sans anesthésie, sans dispositif de soin, sans pause accordée au corps collectif? Comment décrire l’effroi de ceux qui ignorent ce qui sera encore frappé, ce qui leur sera retranché, ce qui demeurera debout à la fin de la nuit? Comment parler de guérison lorsque la lame continue de s’abattre et que la plaie est rouverte avant même d’avoir commencé à se refermer?
Une intervention médicale possède un commencement, une durée, une fin. Elle laisse une cicatrice, mais elle contient l’idée d’un après. La guerre, lorsqu’elle se prolonge, détruit cette architecture du temps. Elle ne laisse jamais le présent devenir passé. Elle empêche la blessure de prendre place dans l’histoire, car elle la réactualise sans cesse. Le traumatisme ne se dépose pas; il reste en suspension dans l’air, dans les corps, dans les murs encore debout. La menace abolit la distance nécessaire à la mémoire. On ne se souvient plus de ce qui a eu lieu, mais on vit dans la possibilité permanente que cela recommence.
Le corps, lui, ne connaît pas l’abstraction. Il sait ce que représente une porte qui tremble sous une déflagration, un enfant réveillé en sursaut, une mère qui attend un appel, une famille qui hésite à fuir parce qu’elle ignore si elle pourra revenir. Il sait l’usure d’une nuit passée à écouter le ciel. Il sait comment le bourdonnement d’un drone s’installe dans le système nerveux jusqu’à persister même lorsqu’il s’éloigne. Il sait que la peur n’est pas une idée mais une contraction, une accélération du cœur, une attention devenue incapable de se relâcher.
La guerre ne reste jamais à l’extérieur. Elle franchit les murs avant les soldats, entre dans les maisons par le son, s’assoit à table, accompagne les enfants à l’école, s’introduit dans les conversations et déforme jusqu’aux moments qui devraient lui échapper. Elle prend possession du sommeil, transforme le repos en veille, oblige l’amour à cohabiter avec l’anticipation de la perte. Elle ne dévaste pas uniquement des localités, mais elle occupe l’imaginaire, colonise la pensée, installe en chacun une cartographie du danger.
C’est aussi notre paix mentale que l’on nous retire, cette faculté élémentaire de laisser un silence être un silence, un ciel être un ciel, une journée n’être qu’une journée. Nous ne savons plus habiter pleinement l’instant, car une partie de nous demeure tournée vers ce qui pourrait survenir. Le présent se contracte sous le poids de l’anticipation. L’avenir n’est plus un espace ouvert, mais une série de scénarios qu’il faut constamment réviser selon l’intensité des frappes, les rumeurs, les discours, les menaces et les décisions prises loin de ceux qui en subiront les conséquences.
La douleur possède elle aussi cette puissance de confiscation. Depuis mon opération, elle impose son calendrier à mes journées, interrompt les pensées, décide de la durée d’un mouvement, rappelle sa présence lorsque je tente de l’oublier. Elle réduit momentanément le monde à un périmètre étroit autour du corps. Pourtant, je sais que cette emprise diminuera, parce que l’acte chirurgical est achevé et que tout, désormais, est orienté vers la réparation. Au Sud en particulier et partout au Liban en général, aucune certitude de cet ordre n’est accordée. La blessure n’est pas derrière ceux qui la vivent, mais elle se tient au-dessus d’eux, dans le ciel, prête à tomber de nouveau.
Cette différence me hante. Mon absence intérieure procède d’un geste destiné à protéger ma vie. Ce que l’on retire au Liban n’est pas malade. Ce sont des terres fertiles, des oliviers vivants, des foyers habités, des paysages porteurs d’histoire, des existences en cours, des projets qui n’avaient rien demandé d’autre que le droit d’aboutir. La chirurgie distingue ce qu’elle doit préserver de ce qu’elle doit enlever. La guerre frappe sans respecter cette frontière essentielle. Elle traite le vivant comme un obstacle, la mémoire comme une cible, l’appartenance comme une faute.
Depuis des décennies, le Liban est traité comme un corps disponible, livré aux incisions des conflits par procuration, aux ambitions de puissances étrangères, aux calculs régionaux et aux intérêts d’acteurs locaux qui ont fait de sa vulnérabilité un mode de gouvernement. Chacun y trace sa ligne, y ouvre sa plaie, y prélève sa part, puis abandonne aux habitants la charge de ramasser, de réparer, de rebâtir et d’enterrer. Nous sommes sommés de refermer nous-mêmes des blessures dont les instruments demeurent encore entre les mains de ceux qui les infligent.
Chaque guerre laisse une cicatrice avant qu’une autre ne vienne la traverser. Chaque crise se dépose sur la précédente sans lui permettre de devenir histoire. La guerre civile, les invasions, les occupations, les assassinats, l’effondrement économique, l’explosion du port, les déplacements, les bombardements… Rien ne disparaît vraiment. Tout demeure dans les organismes, dans les familles, dans les récits interrompus, dans les deuils sans justice, dans cette fatigue nationale que l’on confond trop facilement avec une habitude de la souffrance. Or personne ne s’habitue à être amputé. On apprend à fonctionner autour du manque, ce qui n’est pas la même chose.
Nous avons été contraints de développer une étrange compétence: continuer au milieu de ce qui devrait rendre toute continuité impossible. Mais le fait que la vie persiste ne diminue en rien la gravité de ce qui lui est infligé. Une fleur poussant dans les ruines ne justifie pas les ruines. Un commerce rouvert ne répare pas la violence qui l’a fermé. Une famille revenue sur ses terres n’efface ni la terreur du départ ni l’incertitude du prochain exil. La vie trouve des passages parce qu’elle ne connaît pas d’autre mouvement qu’elle-même, non pour absoudre ceux qui tentent de l’écraser.
Nous ne sommes pas nés pour être indéfiniment amputés, déplacés, appauvris et endeuillés afin que le monde s’émeuve périodiquement de notre capacité à rester debout. Nous ne voulons plus être réduits à des survivants photogéniques au milieu des décombres, à des habitants que l’on félicite d’avoir encore préparé du café après une nuit de bombardements, à un peuple dont on célèbre la force parce qu’il serait plus dérangeant de reconnaître son droit à ne plus être agressé. Nous avons le droit d’exister entiers.
Exister entiers ne signifie pas traverser l’histoire sans blessures. Cela signifie ne plus voir notre intégrité constamment négociée, notre territoire transformé en échiquier, nos maisons converties en messages militaires, nos enfants absorbés dans la froide catégorie des dommages collatéraux. Cela signifie pouvoir habiter notre pays sans être sommés d’expliquer pourquoi nous tenons à y rester, cultiver nos terres sans craindre de les retrouver brûlées, construire sans savoir qu’une frappe pourra réduire en quelques secondes le travail de plusieurs générations.
Une société, comme un corps, a besoin que la violence cesse avant que la guérison puisse commencer. Elle a besoin de temps, de vérité, de sécurité, d’une justice capable de nommer les responsabilités et de restituer aux victimes leur place dans l’histoire. Une cicatrice ne peut se former sur une plaie que l’on entretient ouverte. Un deuil ne peut s’accomplir lorsque les morts s’ajoutent aux morts et que l’on demande aux familles de patienter encore, comme si la vérité possédait un délai d’expiration.
J’écris depuis la convalescence avec la certitude que ma chair finira par se refermer, que mes gestes retrouveront leur amplitude, que la douleur cessera d’occuper tout l’espace et que mon corps recomposera sa cohérence autour de ce qui n’est plus là. Cette perspective m’est offerte parce que l’intervention est terminée, parce que je suis entourée, parce qu’un après demeure concevable. Mon pays, lui, reste livré au feu, privé de cette frontière entre l’épreuve et son terme, entre la blessure et la réparation.
Je mesure alors que la paix ne consiste pas dans l’intervalle précaire entre deux frappes. Elle commence lorsque le corps cesse d’attendre le prochain coup, lorsque la maison redevient un refuge, lorsque le ciel perd sa menace, lorsque le futur cesse d’être une concession accordée au compte-gouttes. Le contraire de la guerre n’est pas le silence momentané des armes, mais la restitution du temps, de l’espace et de la possibilité de désirer sans crainte ce qui n’existe pas encore.
Ce que je partage ici n’est pas une mise à jour de l’actualité. Ce sont les fragments d’une anatomie profanée, et ce qu’on nous soustrait morceau après morceau: nos paysages, nos demeures, nos récoltes, notre sommeil, notre santé, notre mémoire, notre confiance dans le lendemain, notre passé devenu cible, notre présent confisqué et notre avenir maintenu en suspens. C’est le récit d’un pays que l’on morcelle en exigeant de lui qu’il demeure cohérent, que l’on épuise avant de lui reprocher sa faiblesse, que l’on défigure tout en continuant de louer sa beauté.
C’est le cri d’un peuple qui ne demande plus à être admiré pour la manière dont il continue après chaque perte, mais reconnu dans son droit à ne plus être mutilé; un peuple qui refuse d’être recousu à la hâte entre deux guerres, de vivre sous anesthésie émotionnelle pour supporter l’insupportable, de transmettre à ses enfants l’art de prévoir la catastrophe avant même d’apprendre à rêver.
Depuis mon lit, je ressens dans ma propre chair la violence d’un retrait pourtant choisi, nécessaire, entouré de soins et destiné à me rendre la santé. Et je pense au Liban, à ce corps collectif auquel on retranche sans consentement ses terres, ses arbres, ses maisons, ses habitants, ses souvenirs et ses lendemains. Je pense à cette douleur qui ne dispose ni d’un terme annoncé ni d’une salle de réveil, et je comprends plus profondément encore que nul être, nul peuple, nul pays ne devrait être contraint d’apprendre indéfiniment à vivre autour de ce qu’on lui a pris.
Nous avons le droit de ne plus être opérés à vif.

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