Certaines réactions à mon dernier texte m’ont ramenée à une question qui me poursuit en réalité depuis bien plus longtemps que cette guerre, bien plus longtemps que les polémiques qui prolifèrent aujourd’hui sur nos écrans avec cette merveilleuse faculté qu’ont les réseaux sociaux de transformer n’importe quelle catastrophe historique en concours de slogans, et que je me pose depuis les années 90, depuis que mon engagement dans le changement social m’a placée assez longtemps au contact d’individus, de groupes, d’associations, d’institutions et de communautés pour constater deux choses simultanément vraies, donc forcément difficiles à faire cohabiter dans un débat public qui préfère généralement les certitudes transportables en format story: les êtres humains peuvent transformer énormément de choses lorsqu’ils s’organisent, refusent, construisent, transmettent, contestent, inventent et persistent, mais cette capacité d’action, aussi réelle soit-elle, rencontre parfois des puissances qui ne demandent ni notre avis, ni notre consentement, ni même notre présence à la table où se négocient les conséquences qui finiront pourtant dans notre salon, notre compte bancaire, notre école, notre rue, notre corps ou celui de nos enfants.
C’est cette frontière qui m’intéresse, précisément parce qu’elle résiste aux deux conforts intellectuels les plus courants, celui du fatalisme intégral qui consiste à décréter que nous ne sommes responsables de rien puisque tout nous serait imposé par l’Histoire, les puissances étrangères, les conspirations, les voisins, les ancêtres, les empires, les astres ou quelque autre entité suffisamment vaste pour absorber notre propre lâcheté, et celui, tout aussi grotesque mais beaucoup plus à la mode, qui affirme qu’un peuple serait essentiellement l’auteur de son destin, qu’il lui suffirait de se “prendre en main”, de modifier sa mentalité, de sortir de sa zone de confort, de cultiver le bon mindset et peut-être de boire deux litres d’eau par jour pour que les rapports de force internationaux, les bombardiers, les marchés financiers, les milices et les intérêts stratégiques se sentent soudainement saisis d’un immense respect pour son développement personnel.
Je n’ai aucune intention de blanchir les Libanais de leurs propres responsabilités, d’autant plus que j’ai passé suffisamment d’années sur le terrain pour connaître notre extraordinaire collection de renoncements, de fidélités tribales maquillées en convictions politiques, de petits arrangements avec l’inacceptable, de chefs que l’on enterre symboliquement avant de remettre leurs héritiers à table, de silences tellement confortables qu’ils ont fini par acquérir la qualité d’un mobilier national, et de cette vieille gymnastique morale qui consiste à dénoncer comme crime chez l’adversaire ce que l’on qualifie de nécessité historique lorsqu’il est commis par notre camp. Une société participe à sa propre décomposition lorsqu’elle protège ses féodalités, excuse ses prédateurs, confond appartenance et citoyenneté, transforme ses blessures en permis de nuire et préfère souvent le patron protecteur à l’institution impersonnelle, et je ne vois aucune noblesse particulière à nous installer dans le fauteuil rembourré de la victime absolue pendant que nous continuons nous-mêmes à alimenter certaines des machines qui nous broient.
Toutefois, reconnaître cette responsabilité ne signifie pas verser dans l’imbécillité inverse, cette étrange théologie contemporaine de la souveraineté individuelle selon laquelle chacun serait, au fond, le PDG de son propre destin et devrait donc répondre personnellement de l’état de son existence, même lorsque cette existence est administrée à coups de décisions militaires, de frontières fermées, de monnaies effondrées, de banques qui confisquent les économies, d’institutions réduites à l’état de décor administratif ou de négociations diplomatiques auxquelles les premiers concernés assistent avec le privilège considérable de les découvrir sur leur téléphone en même temps que tout le monde.
Car voilà peut-être le point que nous confondons constamment: avoir une capacité d’action n’est pas être souverain; et cette distinction, pourtant assez élémentaire pour tenir dans une phrase, devient presque inconvenante dès qu’elle est appliquée à des sociétés comme la nôtre, parce qu’elle oblige à renoncer à cette fiction très rentable selon laquelle chaque catastrophe peut finir reconvertie en séminaire de responsabilisation personnelle, avec diaporama, citations inspirantes et petit exercice collectif destiné à identifier “ce que nous aurions pu faire différemment”.
Nous pouvons agir sur certaines choses, parfois énormément, parfois admirablement, parfois trop tard, parfois mal, parfois avec courage, parfois avec cette médiocrité très humaine qui consiste à remettre au lendemain ce qui exigeait d’être fait la veille, mais nous ne possédons pas pour autant la totalité des leviers qui déterminent ce qui nous arrive, et c’est précisément là que commence la différence entre responsabilité et souveraineté. Je peux décider de voter, mais je ne vote pas dans les pays dont les calculs militaires peuvent déterminer si mon quartier dormira cette nuit; je peux travailler pendant trente ans, économiser, bâtir une entreprise, acheter une maison, payer les études de mes enfants et planifier méticuleusement ma retraite, puis découvrir qu’une décision monétaire, bancaire, politique ou militaire prise ailleurs vient de transformer cette belle architecture de prudence en installation artistique sur la fragilité humaine; je peux planter un olivier, arroser ses racines, surveiller son exposition, comprendre son sol et choisir le meilleur moment pour la taille, mais je ne dispose malheureusement pas encore d’un droit de veto sur le phosphore, les missiles, la dynamite ou les bulldozers.
Notre époque adore pourtant nous expliquer le contraire, probablement parce qu’il est infiniment plus commode de psychologiser les conséquences d’un système que d’interroger le système lui-même, et nous voilà donc entourés d’une armée de gourous, de coachs, de thérapeutes improvisés, de prophètes LinkedIn et de philosophes TikTok qui nous expliquent qu’il faudrait protéger notre énergie, manifester nos objectifs, améliorer notre routine matinale, visualiser le succès, choisir nos pensées avec soin et nous concentrer sur ce qui dépend de nous, comme si l’Univers, touché par la qualité de notre organisation hebdomadaire, allait finir par envoyer un courriel aux états-majors pour leur demander de suspendre les opérations parce que nous avons enfin réussi à tenir notre journal de gratitude pendant vingt et un jours consécutifs.
Je ne nie pas que ce genre de discipline puisse servir à quelque chose, et je reconnais volontiers qu’un bon mindset peut certainement aider à terminer un rapport, reprendre le sport, quitter un travail détesté ou arrêter de procrastiner trois heures devant une feuille Excel, mais il devient légèrement moins convaincant lorsque votre avenir immédiat dépend de l’humeur d’un pilote de chasse, de l’arbitrage d’un cabinet de guerre, d’un calcul électoral à Washington, d’une négociation secrète entre capitales ou d’une décision prise par un homme que vous ne rencontrerez jamais et qui possède pourtant, par l’un de ces merveilleux paradoxes de la souveraineté moderne, beaucoup plus de pouvoir sur le plafond de votre chambre que vous-même.
Le problème commence donc lorsque l’on transforme une philosophie de lucidité en morale punitive, lorsque “concentrez-vous sur ce qui dépend de vous” cesse d’être un outil pour éviter la folie et devient une manière très propre de rappeler aux victimes qu’elles auraient dû mieux gérer leur marge de manœuvre, comme si le naufragé était principalement coupable de ne pas avoir optimisé sa technique de respiration sous l’eau.
Et c’est exactement là que la formule de “culture mortifère collective”, que j’ai récemment vue circuler avec cette assurance spectaculaire que prennent certains concepts une fois débarrassés de toute nuance, mérite qu’on s’y arrête, parce que si elle signifie qu’une société peut intérioriser des logiques de violence, sacraliser ses morts, transmettre ses haines, tolérer des armes hors de l’État, préférer la vengeance au droit et participer activement à son propre enfermement, alors oui, discutons-en sérieusement. Mais si elle consiste à installer dans une même catégorie morale celui qui finance la bombe, celui qui la fabrique, celui qui décide de la larguer, celui qui la justifie devant les caméras, celui qui en bénéficie politiquement, celui qui reçoit l’explosion dans sa rue, celui qui fouille les gravats pour retrouver son enfant et celui qui a fermé les yeux trop longtemps sur les dérives de son propre camp, alors nous ne sommes plus dans l’analyse mais dans une forme particulièrement paresseuse de comptabilité métaphysique.
Tout le monde peut avoir une part de responsabilité sans avoir la même responsabilité, de la même manière que tout le monde peut être dans un navire sans avoir accès à la passerelle, aux cartes, aux moteurs, aux communications et au gouvernail. La culpabilité n’est pas un forfait familial que l’on distribue également entre les passagers parce qu’ils avaient tous eu l’excellente idée de monter à bord le même matin.
C’est précisément cette confusion qui me dérange lorsque l’on parle des peuples comme s’ils étaient des individus géants dotés d’une volonté unique, d’un caractère homogène et d’une capacité souveraine à “choisir leur avenir”, parce qu’un peuple ne se lève pas un mardi matin en décidant collectivement d’être dysfonctionnel, pas plus qu’il ne contrôle avec une télécommande les structures militaires, financières, historiques et géopolitiques qui l’enserrent. Il peut évidemment aggraver sa situation, entretenir ses propres poisons, reconduire ses bourreaux locaux, s’enfermer dans des récits sectaires et saboter toutes les occasions de construire mieux, mais cela ne transforme pas pour autant chaque missile qui lui tombe dessus en conséquence pédagogique de ses mauvais choix.
Faire croire aux gens qu’ils sont entièrement souverains lorsqu’ils ne disposent que d’une partie des leviers revient, au fond, à leur remettre avec les gravats la facture de leur démolition, et le procédé possède cette élégance très contemporaine qui permet aux puissants de conserver le pouvoir tout en décentralisant la culpabilité.
C’est alors que me revient ce vers d’Al-Moutanabbi, “tajri al-riyahu bima la tashtahi al-sufunu”, que l’on traduit généralement par “les vents soufflent à l’encontre des désirs des navires”, et que j’ai longtemps entendu comme une belle méditation sur les contrariétés de l’existence, une formule suffisamment élégante pour être citée devant une mer tranquille avec l’air grave de quelqu’un qui vient de découvrir que les projets humains rencontrent parfois des obstacles. Mais à force d’années passées dans une région où le vocabulaire maritime finit toujours par prendre une drôle de densité, je ne parviens plus à y voir seulement une métaphore sur le destin. Parce que tous les vents ne viennent pas de la météo. Certains disposent de budgets, de satellites, de fournisseurs, de chaînes de commandement, de cabinets ministériels, de sondages électoraux, de consultants, de porte-parole et de communiqués rédigés dans une langue suffisamment propre pour que personne n’ait à sentir l’odeur de ce qu’elle couvre, et lorsque ces vents-là retournent les embarcations, arrachent la mâture, noient les passagers, pulvérisent le port puis organisent une conférence sur la nécessité d’améliorer la gouvernance maritime des survivants, il devient tout de même difficile de continuer à parler d’un simple caprice des éléments.
Le marin reste responsable de sa manière de tenir la barre, de la façon dont il partage l’eau, du choix de ne pas jeter son voisin par-dessus bord pour gagner quelques kilos de flottabilité, de son refus de percer lui-même la coque parce que son clan possède déjà une chaloupe, de sa capacité à réparer ce qui peut encore l’être et à regarder les cartes sans remplacer la géographie par la mythologie familiale. Mais le marin n’est pas responsable du vent, et encore moins lorsque quelqu’un, quelque part, possède une machine à fabriquer la tempête puis vient lui expliquer, une fois le pont arraché, qu’il aurait probablement dû travailler davantage son rapport au contrôle.
Nous allons donc continuer (et nous devrions continuer) à ramer, parce que nous n’avons jamais vraiment cessé de le faire, parce qu’abandonner la rame ne rendra ni les autres plus sages ni la mer plus clémente, parce qu’il existe encore une dignité à décider de la manière dont nous nous comportons les uns envers les autres lorsque nous ne pouvons pas décider de tout ce qui nous arrive, mais j’aimerais que nous cessions enfin d’utiliser notre capacité à ramer comme preuve que nous commandons au vent, et surtout que l’on arrête de brandir notre endurance comme alibi pour ceux qui possèdent les moyens, très concrets ceux-là, de fabriquer la tempête.
Les bateaux n’ont pas choisi la tempête. Ils n’en sont pas pour autant dispensés de tenir la barre. Mais demander aux marins de mieux naviguer pour éviter de regarder ceux qui soulèvent la mer relève moins de la philosophie que d’une escroquerie morale particulièrement bien emballée.
*Dessin: “tajri al-riyahu bima la tashtahi al-sufunu” (une de mes oeuvres hybrides, dessin sur papier et Procreate, 2026).

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