Six années ont passé depuis cet instant suspendu où le temps s’est fracturé en deux, lorsque Beyrouth fut éventrée par l’une des déflagrations non nucléaires les plus dévastatrices de l’histoire moderne, fauchant en quelques secondes des centaines de vies, mutilant des milliers de corps, dévastant les foyers et ensevelissant sous un linceul de poussière et d’acier des quartiers entiers, et l’élan d’espoir naissant d’un peuple qui cherchait encore à croire, au milieu d’une pandémie mondiale et des résonances vacillantes d’un soulèvement populaire, qu’un autre destin demeurait possible.
Aujourd’hui, alors que le 4 août 2026 s’inscrit dans un ciel zébré par les frappes, alourdi par le bourdonnement des drones et saturé par le bruit d’une guerre qui continue de ravager le Sud et de menacer l’ensemble du territoire, le souvenir de cette journée ne s’efface pas sous l’accumulation des catastrophes, mais vient au contraire éclairer d’une lumière crue la continuité d’un même système de négligence et d’impunité structurelle qui a si souvent sacrifié les civils sur l’autel des intérêts politiques et des cynismes régionaux.
On répète parfois que le Liban souffre d’amnésie, mais la vérité est plus amère. Notre pays ne manque ni de mémoire ni de cicatrices, portées dans la chair et dans les pierres par des générations successives, mais il manque d’institutions capables d’imposer la justice, de briser le cercle vicieux de la violence et de donner un nom aux responsabilités, de sorte qu’évoquer le 4 août six ans plus tard ne relève ni du rite commémoratif ni d’un pèlerinage mélancolique, mais constitue un acte d’obstination morale face à ceux qui aimeraient voir le fracas des bombes d’aujourd’hui recouvrir enfin le silence judiciaire d’hier.
À celles et ceux dont les vies ont été volées dans le souffle de l’imposante fumée toxique, à celles et ceux qui portent encore sur leur peau ou dans la pénombre de leur mémoire les marques indélébiles de ce traumatisme, nous ne devons pas de vaines formules consolatrices, mais le refus obstiné de l’oubli, car si la paix ne saurait naître sans justice, la dignité commence au moment exact où l’on refuse d’abandonner la vérité aux faiseurs de ruines.
*”4 août 2020″, une de mes oeuvres hybrides, dessin sur papier et Procreate, 2026.

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