Le pays qui préfère son reflet

Personne n’a jamais vu son propre visage à l’œil nu, ce qui constitue une plaisanterie anatomique assez cruelle quand on songe au temps que chacun passe à le composer, à le corriger et à le défendre. Nous ne connaissons cette part de nous-mêmes qu’à travers des prismes qui la déforment déjà: le miroir l’inverse, la photographie l’aplatit, la caméra la soumet à des angles hostiles, et le regard des autres lui prête des intentions, des dures et des lassitudes dont nous ignorions tout l’instant d’avant.

À force de hanter notre reflet inversé, nous finissons par nous éprendre de ses asymétries particulières, de ce sourcil placé du bon ou du mauvais côté, de cette courbe familière du sourire et de cette architecture légèrement fausse que la répétition convertit en vérité intime. Si bien qu’une simple photo montrant le visage tel que les autres le voient provoque parfois un malaise presque métaphysique, comme si l’appareil venait d’inventer un étranger portant notre nom, alors qu’il a seulement déplacé le point de vue depuis lequel nous avions appris à nous reconnaître.

Les nations vivent dans cette même cécité. Aucune ne se contemple de face. Chacune découvre ses traits dans les récits qu’elle fabrique sur elle-même, dans les harangues de ses chefs, les manuels d’histoire, les chansons populaires, les commémorations, les secrets de famille, les archives qu’elle canonise ou qu’elle enfouit, et désormais dans ce labyrinthe de miroirs numériques où chaque communauté reçoit en boucle une version héroïque de sa propre vie et une caricature soigneusement avilie de ses voisins.

Le Liban a porté cette confusion entre l’être et le reflet au rang de chef-d’œuvre national. Il se contemple tour à tour en pays-message, en Suisse du Moyen-Orient, en sanctuaire des minorités, en descendant des Phéniciens, en laboratoire de coexistence, en miracle perpétuel, en victime absolue de sa géographie, en pont entre Orient et Occident, ou en théâtre innocent dont les habitants ne seraient que les figurants drame écrit par d’autres. Chaque image a ses historiens dédiés, ses martyrs, ses refrains et ses photographies jaunies, tandis que chaque communauté (et chaque individu!) reste intimement convaincue que son éclat de miroir contient la totalité du visage.

Ces mythologies durent parce qu’elles carburent toutes à un fond de vérité. Une pure imposture finit toujours par s’effondrer. Une image partielle, elle, traverse les siècles dès lors qu’elle réussit à changer les blessures en explication universelle, les victoires en brevet de supériorité morale, et les fautes en simples détails de contexte. Jusqu’au jour où questionner le récit national ne relève plus du débat d’idées, mais menace l’existence même de ceux qui s’y sont projetés.

La guerre adore cet aveuglement. Elle exige des catégories nettes, portatives, assez rigides pour servir dans l’urgence, là où la chair humaine reste encombrée de nuances, de doutes, de pitiés, de petitesses et d’histoires personnelles. L’individu s’efface ainsi derrière une étiquette plus maniable – ami, traître, martyr, occupant, résistant, terroriste, réfugié ou collabo -, pendant que le regard renonce à chercher un être humain pour ne plus traquer qu’un risque à travers un prénom, une intonation, une région, une confession, un diplôme, une plaque d’immatriculation ou un logo aperçu sur un écran.

Au Liban, cette manie de classifier les visages s’est tellement sédimentée qu’elle passe pour de l’intuition. Nous sommes persuadés de savoir à qui nous avons affaire avant même que l’autre ait fini sa phrase, réflexe d’évaluation rapide qui fait gagner trois secondes mais ferme définitivement la porte à la surprise, puisqu’un patronyme ou la façon d’accrocher une consonne suffit à exhumer tout un dossier d’archives, annoté par des générations qui n’ont jamais croisé la personne en face d’elles, mais ont énormément fréquenté la case dans laquelle elles comptent l’enfermer.

En ce 27 juillet 2026, cette mécanique du reflet s’exécute sous un ciel que les drones israéliens arpentent jour et nuit, leur bourdonnement s’étant dissous dans le bruit de fond des villes et des campagnes. Au sud du pays, l’armée israélienne enchaîne les frappes d’engins sans pilote, les tirages d’artillerie, les projectiles largués des airs, les incendies de maisons et les démolitions à l’explosif, réduisant le paysage sonore à une alternance de survol, de déflagrations et d’attentes anxieuses, pendant que la langue diplomatique déroule ses mots doux: retraits, zones tests, retour progressif de la puissance publique. 

Cette violence est d’abord un fait physique, brut, quotidien, bien avant d’être une matière à discourir. Les drones qui violent l’espace aérien libanais, les maisons effondrées, les villages rasés, les familles tenues à distance de leurs ruines et les secousses qui font vibrer le Sud n’ont que faire des jeux de symétrie morale. Pourtant, chaque camp s’empresse d’injecter ces faits dans sa grille de lecture préfabriquée: pour les uns, ils prouvent l’éternelle agression; pour les autres, l’éternelle légitime défense. Et le présent se retrouve à nouveau verrouillé dans l’archive avant même d’avoir pu avoir lieu.

La fracture tourne à l’absurde alors que le Liban et Israël préparent pour le 4 août, en Italie, une nouvelle session de pourparlers sur le retrait israélien, le déploiement de l’armée libanaise et les armes du Hezbollah. Le mot “retrait” s’écrit ainsi au milieu de l’occupation, le mot “négociation” au son des bombes, et le mot “sécurité” sous un ciel dont les habitants ont totalement perdu la clef.

Soutenue trop longtemps, la menace cesse d’être un accident venu de l’extérieur pour devenir la colonne vertébrale de l’identité. Une communauté qui s’est pensée pendant des décennies comme assiégée, combattante, abandonnée ou seule garante de l’État traverse un vertige existentiel dès que le décor se déplace. Car la mutation du danger la sommation à répondre à une question bien plus cruelle que la simple survie: que reste-t-il de nous si le récit qui structurait notre mémoire, légitimait nos renoncements et donnait un sens à nos morts ne colle plus du tout au réel?

Les générations se refilent ces reflets sans trop savoir qui en a taillé le verre. Un enfant apprend qu’un quartier voisin est dangereux avant d’y avoir jamais bu un verre, qu’un accent doit éveiller la défiance avant d’avoir écouté celui qui le parle, et qu’un groupe “nous a toujours haïs” grâce à la magie paresseuse du mot “toujours”.

Les réseaux sociaux ont donné à cet engrenage une échelle industrielle. Les algorithmes repèrent au millimètre près les caricatures qui nous font bondir, sélectionnent les images qui flattent nos fureurs, nos terreurs ou nos vanités, et nous les servent avec l’empressement d’un garçon de café qui connaît nos habitudes par cœur. La familiarité tient alors lieu de preuve. Et nous finissons par chérir nos préjugés pour la même raison que nous préférons notre reflet dans la glace, parce que c’est l’image que nous avons le plus souvent croisée.

Le Liban d’aujourd’hui ressemble ainsi à un palais de miroirs installés face à face. Chaque communauté y contemple une fresque où ses violences étaient inévitables, ses lâchetés pardonnables, ses silences tactiques et ses deuils incomparables; dans le miroir d’en face, elle ne voit chez les autres qu’un portrait plat, sans relief, sans circonstance atténuante et sans droit de réplique. Puis elle s’indigne contre l’appareil photo dès que le cliché renvoyé par le voisin ne ressemble pas au portrait officiel qu’elle passe son temps à repeindre.

Une société maîtresse d’elle-même devrait pourtant pouvoir soutenir un instant ce regard étranger, même lorsqu’il est biaisé, mal cadré ou outrageusement calomnieux. Car il dit malgré tout quelque chose de la façon dont nous apparaissons au monde, sur ce rictus que nous prenons pour de la dignité et que les autres reçoivent comme du mépris, sur cette peur que nous appelons prudence et qu’ils lisent comme une menace, et sur ces violences que nous classons au rayon des nécessités historiques alors qu’elles restent, chez le voisin, des plaies grandes ouvertes.

Le Liban s’obstine donc à défendre ses images d’Épinal, entouré de morts convoqués pour en certifier l’authenticité. Pendant ce temps, les drones israéliens continuent de strier son territoire, les explosions d’ébranler les villages et les localités, les bombes de rythmer les pourparlers, et chaque camp de tenter d’avaler les faits brutaux avant qu’ils ne viennent corner le portrait. 

* Dessin: “Le pays qui préfère son reflet” (une de mes oeuvres hybrides, sketch sur papier et Procreate, 2026).

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