Deux mondes

Deux mondes est ma quatrième chanson publiée cette année. Comme les précédentes, elle naît d’un désir de créer sans dissocier la musique de ce qui nous traverse: la guerre, la fragmentation, la violence infligée aux peuples, mais aussi la recherche obstinée de paix, de justice, de dialogue, de convivialité et d’humanité.

À première écoute, Deux mondes avance avec légèreté. La mélodie est fluide, presque insouciante. Les mots semblent simples, les images familières: des écrans ouverts, des messages tardifs, des regards absents, des êtres qui se parlent sans parvenir à se rejoindre. Pourtant, cette simplicité n’est pas un retrait du réel. C’est une manière de l’approcher sans le recouvrir de discours.

La chanson ne déclare pas son engagement. Elle le fait ressentir. Elle parle d’abord de notre division intérieure. “Corps ici, âme loin” décrit un état psychologique devenu presque ordinaire: être présent physiquement, mais déplacé mentalement; continuer à agir, à répondre, à sourire, tandis qu’une part de soi demeure suspendue ailleurs. Ce dédoublement appartient à l’époque numérique, mais il prend au Liban une profondeur particulière. Ici, vivre entre deux mondes c’est habiter simultanément la vie et sa menace, le quotidien et l’effondrement, la volonté d’aimer et la nécessité de survivre.

Nous sommes là, mais une partie de nous surveille constamment ce qui peut arriver. Nous parlons, mais une partie de nous écoute les bruits autour. Nous faisons des projets, tout en sachant que le lendemain peut être confisqué par une décision prise ailleurs, par une violence que nous n’avons ni choisie ni provoquée. “Ma baaref weyn rouh” ne signifie donc pas uniquement “je ne sais pas où aller”. La phrase porte une désorientation plus intime. Elle demande: où peut se tenir l’être humain lorsque tous ses repères sont atteints? Où aller lorsque le lieu auquel on appartient ne garantit plus ni protection, ni dignité, ni continuité? Où déposer son âme lorsque le corps lui-même vit sous tension?

Le libanais surgit dans la chanson au moment où le français ne suffit plus. “Ya roohi, enta weyn?” n’est pas une décoration linguistique destinée à donner une couleur locale au texte. C’est la langue de la proximité, de l’inquiétude et de l’attachement. La langue dans laquelle on appelle quelqu’un lorsqu’il s’éloigne. La langue qui demeure dans le corps avant même de devenir une pensée.

Cet ancrage libanais ne repose pas sur une description folklorique du pays. Il se trouve dans la fracture même du texte. Le Liban est souvent vécu comme une succession de mondes incompatibles que nous devons pourtant habiter ensemble: la fête et le deuil, la mer et les frontières, l’hospitalité et la peur, la création et la destruction, l’envie de rester et l’idée permanente du départ. Nous apprenons à passer d’un état à l’autre sans transition. Nous pouvons rire à une table et recevoir, quelques secondes plus tard, une nouvelle qui déplace toute la réalité.

Cette capacité d’adaptation est parfois admirée comme une forme de résilience, mais elle possède aussi un coût psychique. À force de devoir continuer, on risque de ne plus savoir ce que l’on ressent. À force de survivre à l’inacceptable, l’inacceptable peut finir par s’installer dans le langage quotidien. La chanson refuse cette anesthésie. Elle remet au centre les sensations les plus élémentaires: toucher, parler, voir, respirer, danser.

“Je vois sans toucher, j’aime sans parler” décrit une relation privée de présence, mais aussi une société où les liens sont continuellement empêchés. Les êtres restent connectés sans être réellement réunis. Ils reçoivent des images, des alertes, des récits et des chiffres, mais cette accumulation ne produit pas nécessairement de la compréhension. Elle peut même éloigner davantage. On voit la souffrance, mais on ne la rencontre plus. On échange des messages, mais on perd la parole. On affirme aimer, mais on ne sait plus comment protéger.

C’est là que l’engagement de Deux mondes devient politique, sans adopter le ton du manifeste.

La chanson parle de fragmentation: “on vit morcelés”. Ce morcellement est affectif, numérique et identitaire. Au Liban, il est aussi territorial, historique et collectif. Le pays est sans cesse divisé en appartenances, en zones, en mémoires rivales, en récits qui ne se rencontrent pas. Dans un contexte de guerre, d’occupation, d’humiliation et de violence, le morcellement n’est plus une métaphore lointaine. Il atteint les maisons, les familles, les corps et la possibilité même de se projeter dans le temps.

Dire “moitié chair, moitié lumière, mi-ombre, mi-frontière”, c’est montrer un être humain devenu lui-même un territoire disputé. La frontière traverse la conscience. Elle sépare ce que nous vivons de ce que nous pouvons supporter, ce que nous savons de ce que nous préférons ignorer, notre désir de paix de la violence qui nous est imposée.

Pourtant, la chanson ne s’abandonne pas au désespoir. Elle ne cherche pas non plus à produire une consolation facile. “On cherche à danser, on cherche à respirer” ne nie pas la guerre. Ces mots affirment que le corps ne doit pas appartenir entièrement à la peur. Respirer devient un acte moral lorsque tout tend à réduire l’être humain à une cible, à une victime, à un nombre ou à une appartenance. Danser signifie alors reprendre possession de son rythme, même provisoirement. Ce n’est pas oublier ceux qui souffrent. C’est refuser que la destruction décide seule de la forme de nos vies.

La mélodie légère porte précisément cette tension. Elle ne contredit pas la gravité du sujet, mais elle l’empêche de devenir écrasante. Elle protège une part vivante de l’auditeur. Dans un pays où chacun est déjà exposé à trop d’images, trop de pertes et trop de discours, ajouter de la lourdeur ne conduit pas nécessairement à davantage de conscience. Parfois, une chanson douce peut atteindre un endroit que les slogans ne touchent plus.

Même les “nanananana” ont une fonction. Ils apparaissent lorsque le langage semble épuisé. Ils n’expliquent rien, ne défendent aucune thèse, ne cherchent pas à convaincre. Ils rétablissent une présence commune, antérieure aux divisions. Une voix sans argument, que plusieurs personnes peuvent reprendre ensemble. Lorsque les mots sont devenus des armes, des justifications ou des frontières, chanter une syllabe sans signification précise peut devenir une façon de retrouver un espace humain partagé.

L’engagement de Deux mondes réside donc moins dans ce qu’elle dénonce explicitement que dans ce qu’elle refuse de sacrifier, la relation, la proximité, la douceur, le corps, la parole et la possibilité de rejoindre l’autre. La chanson défend la paix parce qu’elle montre le prix intérieur de la séparation. Elle défend la justice parce qu’elle refuse de considérer le morcellement des êtres comme une condition normale. Elle défend le dialogue parce qu’elle révèle la solitude de ceux qui communiquent sans se rencontrer. Elle défend la convivialité parce qu’elle cherche un rythme que plusieurs corps puissent habiter ensemble. Elle défend l’humanité parce qu’elle replace au centre des gestes simples que la violence cherche précisément à rendre impossibles: regarder véritablement, toucher sans posséder, parler sans dominer, aimer sans effacer l’autre, respirer sans demander la permission.

Deux mondes ne prétend pas résoudre la fracture. Elle demeure à l’intérieur, là où nous vivons tous. Mais elle cherche, “shway shway”, à réduire la distance. Par fidélité à ce qui, en nous, n’a pas encore accepté de devenir inhumain.

Voix : Mésange Bleue (Pamela Chrabieh), augmentée par IA
Concept et réalisation : Mésange Bleue
Paroles et mélodie : Mésange Bleue
Composition finale : IA en dialogue avec Mésange Bleue
Visuels : vidéo originale

© Tous droits réservés — Mésange Bleue (Pamela Chrabieh)

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