The Scream – Anatomie d’un cri sans décibels

J’ai publié The Scream le 13 juillet 2020, quelques semaines avant l’explosion du port de Beyrouth. Nous étions alors pris dans le triple étau d’une pandémie mondiale, d’un effondrement financier d’une violence inouïe et d’une colère collective déjà exsangue à force d’avoir hurlé sa détresse dans des rues sourdes.

Ce dessin ne jouait évidemment pas les devins. Il se contentait d’enregistrer une pression devenue physiquement intolérable, juste avant que le cataclysme du port ne vienne achever une population déjà atomisée par la banqueroute et le cynisme politique.

Six ans plus tard, je reviens sur ce cri sans décibels et sur ce qu’il continue de contenir. Dans la géométrie de ce visage, les paupières sont closes dans une contraction musculaire, témoignage muet d’yeux qui ont trop vu ou qui refusent d’assister, une fois encore, à la célébration protocolaire de l’inacceptable. La bouche, elle, usurpe presque tout l’espace; une cavité d’un noir d’encre, un gouffre organique, un tunnel sans issue où la denture forme l’ultime rempart avant les ténèbres.

Rien n’indique si la clameur parvient à déchirer la cellulose du papier. Il pourrait s’agir d’un hurlement cataclysmique comme d’un silence parvenu à son point de rupture. Car ce mutisme assourdissant qui caractérise tant de nos contemporains ne relève en rien de la sérénité. Il dissimule un entassement de cris comprimés, rangés à la va-vite pour ne pas perturber le fonctionnement réglementaire de la bureaucratie quotidienne.

La psychologie a dû inventer le concept de stress traumatique continu pour désigner ces configurations où la menace ne se conjugue jamais au passé. Ici, le préfixe “post” de la nosographie psychiatrique relève d’un optimisme grammatical proprement comique. Pour qu’il y ait un “après”, encore faudrait-il que le danger accepte de restituer les clés de la maison et que notre système nerveux reçoive un avis officiel de démobilisation. Faute de quoi, le cerveau se transforme en service de renseignement intérieur en alerte permanente, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans prime de risque, sans congés payés et sans procédure de démission possible. L’esprit autopsie le moindre bruit de moteur, la trajectoire d’un aéronef, la vibration d’un vitrage, un silence trop lourd ou le message d’un proche qui tarde à s’afficher. L’attention n’est plus une faculté cognitive, mais une sentinelle condamnée à son poste d’observation.

À d’autres moments, par un salutaire mécanisme de disjonction, le système coupe le courant. On bascule alors dans ce “mode zombie”, formule certes peu académique, mais d’une efficacité logistique redoutable. Le corps poursuit sa routine tandis que le psychisme semble avoir déposé une demande de congé sans solde. On habite sa propre existence à la manière d’un intérimaire insuffisamment briefé. 

Il serait, en vérité, profondément alarmant de conserver une parfaite santé d’esprit au milieu de cet asile à ciel ouvert. Que signifierait être “sain d’esprit” là où l’azur s’apparente à une menace balistique, la terre natale à un champ de mines potentiel et l’avenir à une application météo gérée par des psychopathes? Si la santé mentale se résumait à l’aptitude à sourire en arrivant à l’heure au bureau, le citoyen idéal ne serait rien d’autre qu’un appareil électroménager haut de gamme, silencieux, productif et doté d’une garantie décennale que personne ne prendra jamais la peine d’honorer.

La clameur de ce dessin ne fige pas une panique passagère. Elle superpose plusieurs sédiments du désastre, tant les multiples guerres et crises héritées, que la catastrophe en cours. Elle hurle la lassitude de devoir rester perpétuellement sur le qui-vive sans jamais savoir de quel côté viendra le coup. Elle crache la fureur de voir nos droits fondamentaux rétrogradés au rang d’options facultatives, notre sécurité convertie en variable d’ajustement géopolitique et nos existences reléguées dans la syntaxe lâche des phrases passives des rapports officiels.

J’ignore, au fond, si la créature anonyme de mon dessin hurle pour appeler à l’aide, pour sceller sa protestation ou simplement pour vérifier que ses cordes vocales n’ont pas encore été dissoutes par l’acide du quotidien. Son cri n’a rien empêché des tragédies passées, et je doute qu’il puisse empêcher les tragédies du futur…

Et vous? Qu’est-ce qui, au plus profond de votre anatomie, exige encore d’exulter sans passer par les douanes tatillonnes du langage convenable? Quelle épouvante, quelle iniquité ou quelle spoliation intime vous contraindrait enfin à ouvrir la mâchoire jusqu’à lacérer cette mince pellicule de normalité factice dont nous recouvrons nos journées? Quelle quantité de cris comprimés transportez-vous sous votre masque de citoyen fonctionnel, au Liban ou ailleurs? Et que faudrait-il que vous perdiez, que vous contempliez ou que vous refusiez de tolérer pour que le cri traverse enfin vos propres douanes intérieures?

* “The Scream” (un de mes dessins de 2020).

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