« Au Liban, nous habitons un viseur » – Dre Pamela Chrabieh dans Mondafrique

Merci Mondafrique pour la publication de mon texte et de mon dessin.

Avec sa nouvelle section « Lettres de Beyrouth », Mondafrique publie les témoignages de guerre de Dre Pamela Chrabieh, autrice, artiste visuelle et chercheuse libano-canadienne, pour donner à voir, au plus près, le quotidien des Libanais sous les bombardements. Entre mémoire, transmission, peur et endurance, ces textes disent ce que la guerre dépose dans les corps, les familles et les gestes ordinaires.

Par Dre Pamela Chrabieh

“Il y a une élégance insoupçonnée, presque suspecte, dans la manière dont la technologie contemporaine gère notre disparition. Ce samedi 9 mai 2026, à Nabatiyé, au sud du Liban, le ciel a cessé d’être une simple voûte météorologique pour devenir une bureaucratie de la mort particulièrement zélée. L’histoire est d’une simplicité désarmante, de celles qui s’écrivent en trois frappes et un silence définitif.

Un homme et une enfant. Lui, Syrien, ayant sans doute traversé une décennie de décombres pour venir s’échouer dans la gueule d’un autre « -cide » ; elle, douze ans, l’âge où l’on devrait s’inquiéter de ses leçons de maths et non de la trajectoire d’un drone au-dessus d’une moto. Ils avançaient dans la poussière du Sud, ce modeste équipage de vaincus, ignorant que dans l’œil de verre du drone — ce « MK » devenu chez nous un nom presque générique de la terreur —, ils n’étaient déjà plus, peut-être, que des silhouettes à régulariser.

La première frappe fut une prise de contact, une ponctuation de métal sur le bitume. La moto s’arrête, le chaos commence. Mais la machine, dans sa mansuétude mécanique, n’aime pas les dossiers inachevés. La deuxième frappe est venue cueillir le père, le rendant à la terre avec une précision de métronome, alors qu’il tentait, dans un ultime réflexe de vivant, de s’arracher au cercle de feu.

C’est ici que le génie de l’horreur déploie sa plus belle focale. L’enfant, projetée, blessée, mais encore habitée par ce souffle têtu que les machines détestent, a réussi à s’éloigner. Cent mètres. Une distance dérisoire pour un coureur, mais une éternité de supplice sous le regard d’un voyeurisme balistique qui ne cligne jamais des paupières. Cent mètres d’asphalte, de poussière, de douleur, sous l’optique grossissante d’une guerre qui a pris le temps de suivre la petite silhouette s’étirer vers une vie qui l’abandonnait déjà. La troisième frappe fut le point final, le tampon administratif sur un acte de décès prérempli. On l’a emmenée à l’hôpital pour la forme, pour la statistique, pour que le ministère de la Santé puisse confirmer ce que le drone semblait déjà avoir décidé depuis le premier balayage : à douze ans, on ne gagne pas contre une taxonomie macabre télécommandée. (…)”

Texte complet ICI.

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