L’accord est toujours presque parfait (dommage pour les funérailles)

Vous arrive-t-il d’éprouver une saine hébétude face au vaudeville macabre qui se joue dans notre angle mort du monde? Moi, oui. Et si votre écran vous donne l’impression d’avoir sombré dans une schizophrénie aiguë, si vous y lisez l’imminence d’une trêve historique à la seconde exacte où une déflagration fait trembler vos vitres, si vous voyez cohabiter dans le même défilement numérique les mentions “atmosphère constructive”, “sources hautement optimistes” et “pluie de missiles lancés”, alors respirez mal, rassurez-vous, vous êtes parfaitement sain d’esprit au sein d’un asile à ciel ouvert.

Nous habitons l’antichambre d’un paradoxe permanent où la paix se conjugue au futur hypothétique tandis que le carnage s’exécute au présent de l’indicatif, sous l’œil de diplomates occupés à distribuer de gracieux participes présents pendant que nos localités reçoivent la ponctuation explosive qui scelle les accords. On nous somme d’ingurgiter des déclarations impeccablement amidonnées, sorties tout droit de chancelleries climatisées où l’on s’imagine qu’une syntaxe bien équilibrée possède la vertu thérapeutique de ralentir la chute d’un projectile ou de convaincre un artilleur de respecter l’horaire officiel de la désescalade.

Le cessez-le-feu, dans nos latitudes, n’a plus la décence d’arriver comme un silence. Il surgit sous la forme d’une alerte sur un écran. Il se fraie un chemin entre deux hoquets du générateur de quartier, entre une vidéo tremblante et un protocole rédigé dans cette langue internationale admirablement purifiée pour ne jamais tacher les mains de celui qui la parle. On nous annonce que “les parties ont rapproché leurs positions”, puis l’affichage se rafraîchit, docile comme un majordome de palace, pour nous informer que la journée d’hier a vu s’accomplir, à elle seule, plus d’une cinquantaine de massacres. Des maisonnées entières raturées de la surface de la terre, des lignées balayées entre deux paragraphes. C’est sur ce tapis de cendres encore chaudes que l’on apprend que le pilonnage s’intensifie, tandis que s’affiche la triste nouvelle du décès de Mona Khalil, la mère des tortues de Tyr/Sour. La gardienne du vivant sur les plages du sud du Liban a fini par céder sous le poids de la barbarie *isr, laissant la mer un peu plus orpheline. L’expression “entrée en vigueur” prend alors une saveur proprement dadaïste: quelque chose entre en vigueur, à n’en pas douter, mais c’est la mort qui enregistre ses victoires, pas le repos des vivants.

La modernité a un génie singulier, celui de transformer l’épouvante en une interface utilisateur tout à fait fluide. La mort dispose de son propre service de relations publiques, avec son rythme de parution, ses bandeaux écarlates, ses guillemets de prudence et ses experts en visioconférence dont les analyses s’annulent avec la grâce d’un ascenseur bloqué entre deux étages de la géopolitique. À force de scruter ce spectacle, on ne sait plus si l’on assiste à l’effondrement d’un pays ou à une campagne de teasing particulièrement sadique.

Et il reste cette discipline névrotique que nous avons développée malgré nous. Nous accueillons une lueur d’espoir comme on manipule un verre Duralex fêlé. Nous nous gardons bien de la porter immédiatement à la bouche. Nous attendons l’inévitable clause restrictive, la frappe “chirurgicale” de minuit, le démenti de la dernière chance ou le porte-parole militaire qui viendra expliquer que la destruction du jour reste parfaitement compatible avec l’esprit de l’accord, cet esprit décidément très souple, capable de planer au-dessus des cratères sans jamais perdre son pli de pantalon.

Vu de l’étranger, ce chaos doit sans doute passer pour une anomalie technique. “Une région complexe”, comme disent les esprits fatigués lorsqu’ils veulent ranger la faillite morale de l’époque dans un tiroir élégant. Trop d’acteurs, trop de sigles, trop d’histoires; au bout du compte, cette prétendue complexité fait office de moustiquaire parfaite contre l’empathie, fine, transparente, mais assez dense pour empêcher la souffrance d’atteindre la peau des spectateurs.

Ici, pourtant, cette complexité possède une odeur bien concrète. Elle sent la poussière de béton tiède, le matelas traîné à la hâte dans le couloir de l’appartement, le moteur du salon qui s’essouffle, la valise bouclée trop tôt puis rouverte trop tard. Elle a la voix de ces proches qui s’appellent au milieu de la nuit sans oser poser de véritable question, car demander “ça va?” sous un déluge de feu relève soit d’une immense tendresse, soit d’un humour de potence. Généralement les deux.

On finit par bricoler sa vie dans une grammaire profondément mutilée. Le futur ne garantit rien, le présent n’explique rien, et le passé revient sans cesse avec ses vieux vêtements et son assurance de propriétaire légitime. Les mêmes scènes de panique se réinstallent à chaque décennie, à peine modernisées: autrefois, on se pressait autour d’un poste de radio transistor; aujourd’hui, on alterne frénétiquement entre les réseaux sociaux, les boucles WhatsApp et les diffusions en direct depuis les balcons, pendant que les communiqués officiels prétendent ordonner une réalité qui s’est déjà volatilisée sans eux.

Et au-dessus de cette confusion, le terme “cessez-le-feu” continue de circuler, présentable, poli, invité de marque de toutes les tables rondes, alors que sur le terrain il a l’allure dérisoire d’un panneau “sol glissant” planté au beau milieu d’un naufrage.

La cruauté de cette mécanique réside dans sa méticuleuse régularité. Elle ne nous octroie jamais assez de répit pour cicatriser, ni assez de clarté pour analyser. Elle nous maintient en suspension dans un cycle d’espoirs avortés et de terreurs réajustées, comme si le système nerveux du pays était devenu un instrument sur lequel chaque puissance vient gratter sa partition. Une dépêche optimiste dessine un début de sourire; une explosion nous l’arrache. Un médiateur feint la confiance; une ambulance hurle dans la rue. Une capitale occidentale “salue les avancées majeures” tandis qu’un village enterre ses enfants. Tout se déroule, paraît-il, selon l’agenda de la diplomatie.

Il faut saluer, avec toute la rancœur nécessaire, l’élégance de l’exercice: proclamer la fin des hostilités assez fort pour rassurer les marchés financiers, les rédactions et les consciences pressées, tout en préservant sur place assez d’ambiguïté pour que la violence poursuive son labeur sous une autre appellation. La guerre, lorsqu’elle adopte les codes de la vie de bureau, devient tout à fait fréquentable. Elle ne massacre pas moins, elle produit simplement de meilleurs rapports d’activité.

Je ne sais quel degré de machiavélisme il convient d’attribuer à cette chorégraphie d’annonces et de cadavres, et je me méfie des explications trop nettes qui confèrent à l’horreur la cohérence luxueuse d’un plan parfait. Les appareils politiques avancent rarement avec la clarté d’un complot, mais ils progressent plutôt comme des camions sans freins sur une route de montagne, chaque conducteur profitant de la pente en jurant qu’il contrôle la trajectoire. Le résultat, lui, se passe de commentaires: les existences s’effacent dans le fracas des versions concurrentes.

Le nom d’un disparu tient quelques secondes à l’antenne avant d’être enseveli sous la prochaine mise à jour du fil d’actualité. Une lignée s’éteint dans les marges d’une négociation secrète. Une maison pulvérisée devient un “incident répertorié après la signature de la trêve”, formule tellement propre qu’elle devrait être interdite à quiconque ne la prononce pas à voix haute au-dessus des décombres fumants.

C’est cela qui achève les esprits. La violence nue, certes, mais aussi cette politesse de salon qui l’enveloppe, cette manie obscène de nous servir le désastre avec des couverts en argent, cette insistance à qualifier de “fragile” ce qui est déjà en miettes, de “relatif” ce qui est intolérable, et de “localisé” ce qui occupe la totalité de l’horizon de ceux qui se trouvent dessous. Un “calme relatif”, au Liban, signifie simplement que la mort a eu la courtoisie de choisir le village d’à côté pour sa tournée du soir.

Oui, la confusion est totale. Elle n’a rien d’une défaillance de l’intellect, elle est la seule réaction saine d’une conscience placée devant une scène profondément malade. On nous jure que les armes se taisent alors que le ciel continue de nous tomber sur la tête, puis on s’étonne que nous ne sachions plus dans quelle phrase installer notre quotidien.

À force d’usure, le pays est devenu maître dans l’art de ne croire qu’à moitié, de se réjouir à voix basse, d’anticiper le pire sans lui donner de nom, et de rire au mauvais moment parce que le bon moment a été bombardé depuis bien longtemps. Notre humour noir n’est pas une coquetterie de façade, mais c’est le dernier meuble encore intact dans une pièce où tout le reste a été fracassé par l’histoire.

Le scandale n’a pourtant rien de mystérieux. Il est là, brut, d’une vulgarité sans nom: un mot destiné à suspendre la mort peut être prononcé à la télévision pendant que la faucheuse poursuit tranquillement ses heures supplémentaires. Et nous (certains, pas tous), entre deux alertes, nous apprenons à reconnaître cette voix singulière du monde lorsqu’il se donne le beau rôle: une voix grave, préoccupée, infiniment éprise de paix, et toujours légèrement en retard sur les funérailles.

  • Dessin: “Schizophrénie”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

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