Ma mnesstarje, mnesstarje w noss (Nous n’osons pas, et pourtant nous osons trop)

Il circule cette plaisanterie féroce qui a depuis longtemps perdu sa fonction récréative, tant elle affiche le mauvais goût d’être d’une exactitude chirurgicale: nous nous réveillons, nous ingérons notre café ou notre thé, puis nous scrutons le ciel, les écrans, les messages, les visages encore froissés du matin, pour deviner el wade3 weyn byekhedna (là où la situation nous mène). C’est comme si “la situation” s’était muée en conducteur de servees clandestin et amnésique, sans feuille de route, sans assurance tous risques, sans permis de conduire moral, mais investi d’une autorité quasi absolutiste sur nos engagements les plus sérieux comme sur nos velléités les plus domestiques. Ce despote invisible décide, avec une désinvolture souveraine, du sort de nos élans créatifs, de nos inscriptions universitaires, de nos chantiers, de nos dîners mondains, de nos rendez-vous médicaux, ou de la moindre réparation de plomberie, exerçant sa tyrannie quotidienne sur cette aimable fiction bourgeoise que nous persistons à baptiser “planning”, par pur refus de sombrer immédiatement dans le lexique zoologique de l’instinct de conservation.

Mais soyons justes deux minutes, ce qui est déjà beaucoup demander à une époque aussi mal élevée: mnesstarje w noss (“nous osons, et demi”/“nous osons et plus encore”). Nous osons énormément. Nous osons nous lever, travailler, enseigner, créer, conduire, inscrire des enfants à des cours, ouvrir des commerces, maintenir des espaces culturels, répondre à des messages, préparer des repas, envoyer des factures, tomber amoureux, faire semblant d’avoir un programme pour la semaine, et parfois même sourire à quelqu’un sans lui envoyer immédiatement un disclaimer existentiel. Après tout ce que beaucoup ont traversé et traversent encore – guerres, menaces, effondrements, pertes, exils intérieurs ou réels, nuits hachées, annonces absurdes, lendemains confisqués – il serait presque inconvenant de prétendre que nous manquons d’audace. D’autres auraient péri de déprime, de fureur ou de folie, et il faut dire les choses sans esthétique inutile: beaucoup parmi nous y sont déjà, partiellement ou entièrement, à des degrés divers, avec ou sans diagnostic, avec ou sans vocabulaire clinique, avec ou sans la délicatesse sociale d’appeler cela autrement qu’une fatigue passagère. Et franchement, comment leur en vouloir? À force d’habiter l’imprévisible comme s’il s’agissait d’un quartier, il est normal que certaines chambres intérieures finissent par ne plus répondre.

Le problème n’est donc pas l’absence de courage. Le problème est plus tordu, plus humiliant, presque plus drôle si l’on possède encore le mauvais goût de rire à proximité du gouffre. Nous osons survivre, mais nous n’osons plus toujours construire avec ampleur. Nous osons tenir, mais nous hésitons à déployer. Nous osons commencer, mais souvent à condition que le commencement reste démontable, transportable, annulable, réversible, pliable comme une chaise de camping existentielle. Le grand projet, celui qui demande du temps, de la confiance, des capitaux propres au sens financier et moral du terme, des années devant soi et non quelques jours arrachés à la prochaine “évolution de la situation”, devient presque suspect. À moins, bien sûr, qu’il ne s’agisse de blanchiment d’argent, auquel cas les immeubles semblent pousser avec une vitalité botanique admirable, les autorisations découvrent soudain leur vocation mystique, les grues méditent au-dessus de nos têtes comme des flamants métalliques, et l’avenir, ce grand absent, trouve miraculeusement le moyen de signer des actes notariés.

Pour le reste – l’art, l’éducation, la recherche, les lieux de pensée, les librairies, les ateliers, les écoles, les plateformes indépendantes, les projets qui ne promettent ni rente opaque ni façade en marbre climatisée … – ma mnesstarje. Non pas parce que l’envie manque, ni parce que l’imagination serait morte, ni parce que les personnes capables de bâtir auraient disparu dans une trappe métaphysique. Ma mnesstarje parce que tout projet d’envergure suppose une chose obscène dans un pays pareil: croire que le temps sera encore là pour accueillir ce qu’on a commencé. Il suppose que les gens pourront revenir, que les routes resteront praticables, que la monnaie ne se transformera pas en confetti historique, que les enfants ne devront pas apprendre trop tôt la géographie des abris, que les partenaires ne répondront pas “on attend de voir” avec cette voix blanche de ceux qui ont déjà vu trop de choses, et que la vie ne réclamera pas, au milieu du plan quinquennal, une évacuation immédiate de la salle.

Le plus barbare dans cette affaire n’est donc pas l’obligation chronique d’improviser, car l’animal humain, surtout lorsqu’il a été longuement éduqué par les effondrements successifs, excelle à requalifier le cataclysme en simple “contretemps logistique”, arborant ce stoïcisme légèrement pathologique de celles et ceux qui refusent d’offrir au chaos le plaisir supplémentaire d’un effondrement spectaculaire en public. La véritable perversion se niche ailleurs, dans une zone plus feutrée, plus intime, totalement rétive aux bilans comptables. À force de voir le moindre de nos desseins se faire humilier par les caprices de la macro-histoire, on finit par ne plus y entrer tout à fait. On échafaude sans adhérer, on annonce sans habiter la promesse, on valide une invitation en se ménageant mentalement une trappe de secours, et l’on parle de nos propres désirs comme on parlerait d’une marchandise fragile expédiée par un transporteur peu fiable.

Ma mnesstarje n’est pas une formule molle, ni une coquetterie pessimiste, ni cette prudence de salon que l’on agite entre deux boissons pour donner à son désenchantement une petite allure intellectuelle. C’est une discipline intérieure née de la répétition des secousses, une méthode d’autoprotection qui finit par devenir une méthode d’auto-réduction. On ne renonce pas franchement, ce serait trop clair, presque trop libérateur. On diminue la taille de ce que l’on veut. On baisse le volume de ce que l’on espère. On apprend à ne pas occuper trop de place dans son propre futur, comme si l’ampleur d’un désir risquait d’attirer sur lui une punition supplémentaire. La catastrophe n’a même plus besoin d’arriver pour gouverner; elle délègue son autorité à nos phrases, elle s’installe entre l’idée et sa formulation, entre l’enthousiasme et sa date, entre l’élan et le formulaire mental qui demande: es-tu bien certain de vouloir t’exposer à cela?

Dans cette grammaire de survie, le célébrissime “on verra” transcende la simple indécision. Il s’érige en mystique domestique à basse tension, en métaphysique de comptoir conçue pour esquiver le ridicule achevé de l’espérance trop déclarée. On évite le couperet du refus net au profit d’un pudique khalina nchouf – littéralement: “laissons-nous voir”, autrement dit : attendons de voir. On maquille l’angoisse de l’écroulement possible sous un laconique ma mnaaref chou bisir (nous ne savons pas ce qui va arriver). Et plutôt que d’admettre notre banqueroute de confiance dans la continuité même du monde, on se contente de soupirer baddna nchouf el wade3 (il nous faut voir la situation).

Le génie machiavélique de cet idiome de survie réside précisément là. Il enfouit des gouffres entiers derrière des tournures ménagères qui semblent simplement s’enquérir de la confirmation du traiteur, de l’opportunité d’un détartrage de tuyauterie ou de la pertinence d’acheter des chaises supplémentaires pour un événement dont personne n’ose encore prononcer la tenue avec une conviction pleine. Le langage devient ainsi un abri minuscule, non parce qu’il protège réellement, mais parce qu’il permet de ne pas exposer trop brutalement l’étendue du désastre intérieur. On ne dit pas: “je n’arrive plus à faire confiance au futur”. On dit : “on attend encore un peu”.

Et cette sentence immuable, “encore un peu”, n’indique plus chez nous une quelconque mesure de temporalité. Elle est devenue l’assignation à résidence surveillée de notre propre avenir. Elle suspend les départs, les retours, les achats, les aveux, les enthousiasmes, les réparations, les fidélités, les commencements. Elle installe le désir dans une salle d’attente sans horloge, où chacun fait semblant de feuilleter une revue périmée pendant que la vie, dehors, demande poliment si elle peut entrer ou si elle doit repasser après la prochaine accalmie.

Ma mnesstarje… Et en même temps, mnesstarje w noss. Nous n’osons pas assez pour bâtir sans trembler, mais nous osons encore trop pour disparaître proprement. Nous n’osons pas croire pleinement au calendrier, mais nous osons malgré tout y inscrire quelque chose au crayon. Nous n’osons pas lancer des cathédrales, sauf celles dont les fondations sentent la combine à plein nez, mais nous osons encore poser une table, ouvrir une porte, donner un cours, réparer un mur, planter une idée dans un sol qui n’a rien promis à personne. Ce n’est pas héroïque, et tant mieux: l’héroïsme est une industrie épuisante, souvent mal rémunérée, et presque toujours récupérée par des gens qui n’ont pas eu à payer la facture. C’est autre chose. Une audace diminuée, peut-être, mais pas morte. Une audace blessée, ironique, parfois ridicule, souvent splendide malgré elle, qui ne prétend plus conquérir l’avenir, mais refuse encore de lui laisser l’intégralité du terrain.

*Image: photo que j’ai prise à Byblos/Jbeil au Liban en ce début de juillet.

2 responses to “Ma mnesstarje, mnesstarje w noss (Nous n’osons pas, et pourtant nous osons trop)”

  1. brisklytriumpheb65c62673 Avatar
    brisklytriumpheb65c62673

    J’aime. C’est super. Dominique AkelOn 10 Jul 2026,

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    1. Merci beaucoup. J’apprécie votre message.

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