Il est des jours où l’on ressent le besoin impérieux de refermer les portes, de couper les signaux et de se retirer du grand théâtre des vanités sociales. Non par misanthropie, mais par pure nécessité de salubrité mentale. Quand le calendrier ramène une date personnelle, la coutume exige que l’on se prête au jeu des bilans et des réjouissances programmées. Cette fois, pourtant, l’élan n’y est pas. La pudeur et l’usure imposent l’intime. Sous un ciel confisqué par le bourdonnement ininterrompu des drones, célébrer sa propre trajectoire semble presque anachronique, tant l’urgence est ailleurs, dans la simple (Ô COMPLEXE!) tentative de rester humaine au milieu du naufrage.
Quand on prend un peu de hauteur pour observer cette espèce curieuse et destructrice à laquelle nous appartenons, le vertige balance entre les larmes et un rire profondément amer. Quel est donc ce mal incurable qui pousse l’humain à tout saccager sur son passage, la terre, la langue, la culture, ses semblables…,, dans une course effrénée aux ambitions grotesques et aux micro-pouvoirs de salon? La règle générale semble être celle d’un aveuglement suicidaire: détruire le monde en oubliant, ou en feignant d’ignorer, que l’on s’anéantit soi-même dans l’opération. Nous sommes de bien petits êtres, terriblement vulnérables face à l’immensité d’un univers qui se passe fort bien de nous, et pourtant, nous réussissons l’exploit d’être infiniment cruels les uns envers les autres, érigeant des inégalités monstrueuses en lois de la nature.
Comme le suggère mon dessin, notre architecture intérieure se trouve elle-même géométrisée par le choc, fragmentée en éclats polychromes de bleu, d’ocre et de sang. Le visage de l’époque n’est plus lisse; il est un patchwork de lignes de faille, une mosaïque de craquelures qui rappelle les fresques anciennes oubliées sous les décombres. Lever les yeux vers le ciel ne relève plus d’une quête de transcendance ou de poésie, mais d’une confrontation directe avec le prédateur technologique. Un œil mécanique, ce drone suspendu au-dessus de nos têtes, calcule méticuleusement notre insignifiance matérielle, transformant le natal en un simple quadrillage tactique pour des empires lointains.
Ici, le décor de la farce est particulièrement soigné. Les terres restent occupées, les zaïms trônent immuablement sur les mêmes chaises dorées qu’ils ont payées de nos vies, et les tribunes sont quotidiennement saturées par les haineux professionnels et les ignorants fiers de l’être. Voir la médiocrité triompher avec une telle assurance, pendant que les consciences lucides s’épuisent dans le silence, inspire un dégoût que l’on ne sait plus comment formuler. Les empires évaluent la quantité de décombres acceptables à la bourse de leurs intérêts, tandis que leurs sous-traitants locaux gèrent les débris avec la déférence de parfaits majordomes. Le dictionnaire de la colère est épuisé. Les mots eux-mêmes semblent fatigués de devoir décrire les mêmes infamies depuis des décennies.
On se surprend donc à contempler notre propre fragilité comme le seul territoire qui n’a pas encore été entièrement colonisé par leur bruit. Être vulnérable, aujourd’hui, ce n’est pas une faiblesse, ni cette prétendue vertu thérapeutique que le monde moderne aime labelliser, mais c’est le dernier certificat d’humanité disponible. C’est la preuve que la peau est encore poreuse à la douleur des autres, que le cœur n’a pas adopté le cynisme des bourreaux et que l’esprit refuse la lobotomie ambiante. Nous sommes faits de poussière, d’étoiles et de larmes, coincés entre des puissances qui nous dépassent et des dirigeants qui nous rétrécissent. Les empires s’effondrent toujours sous le poids de leur propre démesure, ne laissant derrière eux que de la cendre et des lignes de texte dans les manuels d’histoire, tandis que la terre, elle, conserve la mémoire des pas disparus.
Demain sera un jour ordinaire dans le calendrier du monde, une simple rotation de la terre sous les trajectoires balistiques. Je n’attends pas de miracle, ni de décret diplomatique, ni de sursaut de sagesse de la part des termites qui gouvernent les ruines. À l’image de ce visage fragmenté qui refuse de baisser le regard face au métal volant, je m’installe simplement dans ce reste de silence intérieur, ce refuge frêle mais inviolable, pour constater sans emphase que le souffle est toujours là. Et dans ce monde malade, préserver sa dignité, sa lucidité et sa capacité à s’émouvoir reste la plus belle, la plus silencieuse des insurrections.
* Dessin: “De la poussière et des empires” (une de mes oeuvres hybrides, sketch sur papier et Procreate, 2026).

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