Il existe, dans les annales du sursis libanais, une mise en scène qui se rejoue avec la régularité d’une névrose parfaitement entretenue, celle de dignitaires confortablement attablés à des lieues de nos cimetières improvisés. On les retrouve dans le décor capitonné d’hôtels sous haute protection, au cœur de capitales aseptisées, de stations alpines huppées ou de salons diplomatiques où l’agonie des peuples subit une cure de désinfection linguistique pour réapparaître sous forme de dossiers bien classés, de lignes de partage, de variables d’ajustement et de formules opportunes, de ces tournures admirablement polies qui circulent entre les chancelleries sans risquer de tacher de sang les manchettes de ceux qui les signent.
Aujourd’hui, en Suisse, l’Iran et les États-Unis palabrent, marchandent, révisent leur comptabilité stratégique et déplacent quelques pions sur l’échiquier régional. Le Liban, par une énième performance d’effacement, figure dans la pièce sous le statut de fantôme, ou plutôt de corps inerte posé sur une table d’opération. Autour, les chirurgiens attitrés discutent tranquillement des frais d’anesthésie, de la trajectoire idéale de l’incision, du volume de saignée acceptable pour le décor, et du nombre d’heures pendant lesquelles il faudra ventiler artificiellement le patient avant de proclamer que l’organisme respire encore.
Nous avons passé des décennies à guetter le salut du côté des “grands”, cet adjectif savoureux par lequel on désigne poliment ceux qui possèdent des arsenaux de missiles, des réseaux bancaires tentaculaires, des droits de veto discrétionnaires et des bases militaires stratégiquement disposées. Des puissances dotées de diplomates capables de prononcer le mot “stabilité” avec un flegme olympique, tout en observant un pays se vider méthodiquement de ses enfants, de ses ingénieurs, de ses artistes et de ses agriculteurs, liquidant ses rêves et sa patience, pour devenir le terrain d’expérimentation favori des névroses sécuritaires d’autrui.
Le miracle ne viendra pas d’eux. Le service après-vente des empires n’a d’ailleurs jamais fonctionné. Chaque fois que le Liban a été confié à ces grands architectes comme un bibelot précieux qu’ils promettaient de recoller, le pays nous est revenu avec une fracture supplémentaire, une dépendance flambant neuve, une humiliation rebaptisée “compromis historique” et une mise sous tutelle (une occupation) vendue sous le label de la protection bienveillante.
L’accord de Taëf fut, dans notre liturgie politique, l’une de ces grandes messes du tampon officiel. On nous a refourgué la fin des hostilités comme on liquide un appartement dont les murs tiennent encore par miracle, en omettant de préciser que les doubles des clés avaient déjà été distribués aux voisins. La souveraineté restait sous bracelet électronique: la “tutelle” (occupation) syrienne trouvait dans le nouvel ordre ses lettres de noblesse administratives, tandis que l’occupation israélienne du sud du pays continuait d’imprimer son code-barres sur la chair de nos villes et villages. Les Libanais apprenaient ainsi à qualifier de “paix” une fatigue armée, un aménagement de la servitude et une transition vers une dépossession institutionnalisée.
Nous connaissons par cœur cette syntaxe de la capitulation. Elle s’ouvre invariablement par l’invocation de l’état d’urgence, en appelle au réalisme, exige une patience de martyr et nous somme d’avaler l’inacceptable au motif que le pire a été provisoirement différé. On nous explique doctement que les petites nations doivent faire preuve de pragmatisme, que les peuples épuisés doivent se comporter en adultes dociles et que les familles en deuil se doivent de comprendre la délicatesse des équilibres régionaux. En clair : apprenez à faire la queue dans l’antichambre du monde.
Cette culture de la salle d’attente a fini par coloniser nos structures psychologiques. Elle a forgé une névrose nationale du couloir, une habitude de vivre suspendus à des portes capitonnées qui ne s’ouvrent jamais pour nous, à guetter le moindre murmure en provenance de Washington, Téhéran, Paris, Riyad ou Doha. On attend la sentence comme si notre avenir devait nécessairement débarquer d’un vol long-courrier, dissimulé dans les bagages d’un émissaire étranger dont la langue maternelle ne sait traduire nos morts qu’en paramètres techniques.
Le comble de la tragédie réside dans cette éducation lente à notre propre insignifiance. C’est une pédagogie de l’effacement qui nous pousse à accepter notre condition de note de bas de page de l’histoire universelle, condamnés à solder les ambitions des uns, les obsessions sécuritaires ou messianiques des autres et les lâchetés systémiques des chancelleries. Sans oublier, bien sûr, la complicité de notre propre ménagerie politique, ces gérants d’estrade qui transforment la souveraineté en slogan de campagne tout en louant les chambres de la maison à tous les pyromanes de la région.
On nous vante le réalisme, mais la lucidité exigerait de purger notre mémoire de son encens diplomatique. Chaque accord ficelé au-dessus de nos têtes a laissé sur nos épaules une ardoise sanglante. Chaque grande architecture régionale a rétréci un peu plus l’espace où un Libanais peut respirer sans solliciter un sauf-conduit, et chaque promesse de stabilisation a surtout institutionnalisé le droit des autres à gérer nos terreurs.
La Suisse, dans cette affaire, dépasse la simple géographie: elle devient l’allégorie parfaite de l’indécence contemporaine. Un paysage de carte postale, d’une propreté clinique, où des hommes en costume-cravate délibèrent sur le sort de contrées insomniaques. On y prononce le nom du Liban à haute altitude, tandis que les Libanais subsistent au ras du béton, dans la poussière des salons éventrés, au rythme convulsif des téléphones et de l’inventaire macabre des survivants. Il y a une rage froide à constater que notre douleur circule avec une fluidité parfaite dans leurs communiqués, alors que notre volonté politique n’a aucun poids dans leurs délibérations.
Qu’attendons-nous encore, au juste? Quelle part de notre naïveté refuse de mourir pour croire qu’un ordre mondial fondé sur la loi du plus fort accouchera d’une justice pour les faibles? Quelle lassitude chronique nous fait encore confondre le silence temporaire des batteries d’artillerie avec une dignité retrouvée, et le compromis des parrains avec notre propre salut?
Le Liban n’a nul besoin d’être pris en charge par des experts qui ont appris à le gérer comme une commode zone tampon, un tiroir à messages ou une frontière inflammable. Il est temps de rompre avec cette théologie de l’impuissance, cette foi pathologique dans les sauveurs providentiels et les médiateurs de fin de banquet qui débarquent lorsque le sang a déjà séché. Ces accords referment la plaie en surface pour mieux préserver l’infection.
Rien ne poussera sur ce goudron tant que nous accepterons d’être la monnaie d’échange des autres. Rien ne se redressera tant que nous prendrons pour une fatalité ce qui relève d’une longue séquestration. La souveraineté restera une imposture de tribune tant que chaque faction locale s’obstinera à chercher son grand frère au-dehors, son fournisseur d’armes au-dehors, sa boussole au-dehors et son autorisation d’exister au-dehors.
Voilà des décennies que nous réglons l’addition de tables où nous n’avions pas de couvert. Nous payons avec des villes et villages concassés, des forêts calcinées, des archives familiales pulvérisées, des enfances amputées et des départs massifs qui s’apparentent à des exils chirurgicaux.
Le premier acte de salubrité politique commence par un constat d’une brutalité thérapeutique: AUCUN SAUVEUR ETRANGER NE VIENDRA NOUS RENDRE À NOUS-MÊMES!
Cette certitude n’a pas vocation à consoler; elle libère. Elle arrache à la géopolitique son déguisement humanitaire. Elle force à regarder ailleurs que vers les sommets d’altitude et les poignées de main de marbre. Elle ramène la question au seul endroit où elle brûle: que pouvons-nous encore fabriquer ensemble, au milieu des décombres, malgré les ingérences et malgré ces divisions intestines si juteuses pour les profiteurs de guerre?
Le Liban n’aura droit à aucune résurrection clé en main. Il n’aura que des réveils arrachés de haute lutte, des refus minutieusement mis bout à bout, et des voix qui cessent enfin de demander la permission de nommer le désastre. Il est temps de comprendre que l’attente du miracle extérieur est le dispositif le plus sophistiqué de notre propre captivité.
Et si un semblant d’avenir doit s’esquisser, ce sera lorsque nous cesserons de scruter le salon des puissants comme un olympe rédempteur.
Le ciel, au Liban, nous avons appris à le connaître par cœur: c’est généralement de là que vient le danger…
__________________________
*Image: une de mes photos prises en juin 2026 – Fidar, Liban.

Leave a comment