Demeurer dans l’intervalle

Ce matin encore, le Liban s’est réveillé dans cette zone trouble où les annonces de cessez-le-feu ne suffisent pas à faire taire la guerre. Un accord est annoncé entre l’Iran et les États-Unis, incluant, nous dit-on, le front libanais. Mais déjà, les réserves, les démentis et les déflagrations viennent trouer la promesse. Les raids se sont poursuivis à l’aube au sud du pays; hier, la banlieue sud de Beyrouth tremblait sous les impacts. Et nous voilà encore suspendus à cette question ancienne, usée jusqu’à l’os: qu’attendons-nous exactement?

Chacun attend selon ses fidélités, ses intérêts, ses blessures, ses calculs et ses angles morts. Chacun finira par clamer son *intissar* (sa victoire), chacun récitera la version de l’histoire qui lui permet de tenir debout, de sauver la face, ou de ne pas regarder trop longtemps la profondeur du désastre. Mais un véritable cessez-le-feu, et plus encore, une paix fondée sur la justice, ne sont pas pour bientôt. Que cela plaise ou non, nous sommes en état de guerre. Et j’emmerde l’optimisme naïf lorsqu’il s’acharne à maquiller cette évidence en “percée diplomatique”, en “nouvelle phase”, en “désescalade prometteuse” ou en autre formule de communiqué que la réalité déchire avant même que l’encre ne sèche.

Le problème n’est pas seulement que la guerre continue. Le problème est qu’elle continue sous la forme de l’intervalle. Ni guerre totale, ni paix véritable. Ni effondrement final, ni sortie de crise. Ni apocalypse déclarée, ni vie normale. Une suspension prolongée où les bombardements cohabitent avec les embouteillages, où les communiqués de victoire croisent les files d’attente, où l’on enterre les morts pendant que d’autres négocient les mots censés expliquer leur mort. C’est cela, l’intervalle libanais: un entre-deux qui ne passe jamais tout à fait, un seuil que l’on croit franchir avant de s’apercevoir qu’il s’est simplement déplacé.

Ziad Rahbani parlait d’un long film américain. Nous voilà plutôt prisonniers d’un scénario américain, israélien, iranien, arabe, local, confessionnel, géopolitique et domestique à la fois – *tawiiil, w mtawwal ba3ed* (lonnng, et qui s’étire encore). Un film dont chacun connaît les personnages, les répliques, les effets spéciaux, les humiliations et les retournements, mais dont personne ne parvient à écrire la fin. Le Libanais, lui, n’est même plus spectateur. Il est figurant dans une scène qui se rejoue depuis des décennies, avec des uniformes qui changent, des parrains qui se remplacent, des slogans qui vieillissent mal, et cette même fatigue qui revient toujours par la fenêtre.

Il serait donc obscène de se réjouir trop vite. Non par goût du malheur, ni par incapacité à reconnaître la moindre brèche dans le mur, mais parce que nous avons trop souvent confondu l’interruption du bruit avec la fin de la violence. Une accalmie régionale n’est pas une paix, et certainement pas la paix au niveau local. Une négociation n’est pas une justice. Un accord entre puissances n’est pas nécessairement une délivrance pour ceux dont le territoire sert de marge, de levier ou de carte secondaire. Dans les sciences politiques, on parle parfois de “ni guerre ni paix” pour décrire ces états intermédiaires où la violence ne s’abolit pas, mais se module, se déplace, se contractualise presque. Au Liban, cette catégorie n’a rien d’abstrait. Elle a des murs fissurés, des enfants réveillés en sursaut, des familles qui calculent la distance entre leur maison et le prochain impact, des villages qui deviennent des nouvelles, puis des notes de bas de page.

L’intervalle n’est pas un simple moment entre deux événements. C’est un régime d’existence. Il fabrique ses habitudes, ses réflexes, ses pathologies. La psychologie du trauma l’a assez montré: ce qui détruit l’être humain est certes, le choc, mais aussi, l’anticipation interminable du choc. Le corps apprend à vivre dans l’alerte. Il guette les sons, les silences, les avions, les drones, les notifications, les rumeurs, les noms de villages, les discours des chefs, les horaires des allocutions, les visages trop calmes des présentateurs. On appelle cela vivre, mais c’est souvent autre chose, une veille prolongée, une mobilisation nerveuse sans front clair, une fatigue qui ne sait plus où se déposer.

Dans cet état, même le quotidien devient suspect. On travaille, on crée, on mange, on boit, on paye nos factures tant bien que mal, on aime, on plaisante…, et tout cela se fait sur un plancher dont chacun connaît la fragilité. Ce n’est pas de l’insouciance. C’est une technique de survie. Les sociologues diraient peut-être que les sociétés apprennent à normaliser l’anormal pour ne pas s’effondrer sous son poids. Mais il y a un prix à cette adaptation. À force de s’habituer à l’exception, on finit par ne plus savoir à quoi ressemblerait une vie non suspendue. Le provisoire devient habitat. L’urgence devient climat. La peur devient une basse continue.

Et puis il y a les récits. Aucun conflit ne se prolonge sans produire sa littérature de justification. Chacun a son lexique, ses martyrs, ses cartes, ses dates, ses indignations sélectives, ses morts plus audibles que les autres. Chacun dispose de son récit réparateur, celui qui permet de transformer la perte en preuve, l’attente en stratégie, l’impasse en victoire. Je comprends la nécessité psychique de ces récits. Je comprends qu’un peuple, une communauté, un camp ou une famille ne puisse pas vivre uniquement dans l’aveu de sa vulnérabilité. Mais comprendre ne signifie pas consentir à toutes les fictions. À force de proclamer des victoires sur des ruines, on finit par ne plus savoir nommer la ruine elle-même.

C’est l’un des effets les plus pervers de l’intervalle: il abîme le langage. Les mots se mettent à flotter au-dessus des choses. “Désescalade” pendant que les raids continuent. “Sécurité” pendant que les habitants dorment habillés. “Souveraineté” pendant que les décisions se négocient ailleurs. “Victoire” pendant que le pays se vide, s’épuise, s’endette, s’endurcit, se replie, recommence. À force d’entendre les mêmes mots recouvrir les mêmes blessures, on développe une méfiance organique envers les proclamations. Ce n’est pas du cynisme, mais c’est parfois la dernière forme disponible de lucidité.

Car la lucidité n’est pas le désespoir. Elle est peut-être même son contraire. Le désespoir abdique, alors que la lucidité refuse de se laisser acheter par des promesses trop rapides. Elle sait que la paix n’est pas seulement l’absence momentanée des bombardements, mais la transformation réelle des conditions qui rendent ces bombardements toujours possibles. Elle sait que la justice n’est pas un supplément moral que l’on ajoute à la fin d’un communiqué, mais la seule matière capable d’empêcher la guerre de changer de forme pour revenir plus tard sous un autre nom.

On nous demandera encore d’être patients. On nous dira que les choses bougent, que les lignes se déplacent, que la diplomatie travaille, que les fronts se calment, que l’histoire exige du temps. Peut-être. Mais nous connaissons trop bien cette grammaire. Nous savons que l’attente peut devenir une méthode de gouvernement. Nous savons que l’incertitude peut discipliner les corps plus sûrement que l’ordre explicite. Nous savons que l’intervalle profite toujours à quelqu’un, rarement à ceux qui y vivent. Pendant que les puissances ajustent leurs équilibres, les habitants, eux, ajustent leur seuil de tolérance à l’intolérable.

Ce n’est pas que nous (une partie d’entre nous) ne voulons pas espérer. C’est que nous refusons l’espoir comme anesthésie. Mahmoud Darwich disait que nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Mais il y a l’espoir qui tient l’humain debout, et il y a l’optimisme naïf qui lui bande les yeux. Le premier est une résistance intime, et le second est une politesse faite à l’illusion. Et nous n’avons plus le luxe des illusions bien élevées. Pas après tant de cycles, tant de ruines, tant d’accords annoncés, tant de cessez-le-feu troués, tant de lendemains présentés comme décisifs avant de rejoindre la longue archive des occasions manquées.

Demeurer dans l’intervalle, ce n’est donc pas attendre gentiment que les puissants décident de la forme exacte de notre soulagement; ce n’est pas célébrer la moindre accalmie comme si elle annulait la structure de la violence; ce n’est pas non plus sombrer dans une jouissance morbide du malheur. C’est tenir ensemble deux vérités que l’époque voudrait séparer: oui, toute pause dans la mort est bonne à prendre; non, cela ne suffit pas à faire la paix. Oui, chacun peut respirer quand les bombes se taisent; non, respirer n’est pas encore vivre dans la justice. Oui, les familles veulent dormir; non, le sommeil ne remplace pas la sécurité.

Le Liban use précisément parce qu’il oblige ses habitants à cette double conscience. Il faut continuer et ne pas se mentir. Il faut fonctionner et savoir que le fonctionnement lui-même est bâti sur une anomalie. Il faut rire sans devenir indécent, travailler sans devenir aveugle, espérer sans devenir dupe, craindre sans laisser la peur prendre toute la place. C’est une discipline intérieure épuisante, une manière de tenir dans un pays qui ne cesse de demander à ses habitants de convertir l’instabilité en compétence quotidienne.

Alors non, je ne me réjouis pas de sitôt. J’entends les annonces, je lis les lignes, je mesure les possibilités, mais je ne confonds pas l’ouverture d’une fenêtre avec la fin de l’incendie. Nous sommes encore en état de guerre. Peut-être sous une forme négociée, intermittente, fragmentée, externalisée, administrée par épisodes; mais en guerre tout de même. Et tant que la paix restera une hypothèse suspendue aux intérêts des autres, tant que la justice sera reléguée derrière les équilibres de puissance, tant que nos vies seront appelées à s’organiser autour de la prochaine alerte, nous demeurerons dans l’intervalle.

Un intervalle fébrile, presque permanent, où chaque annonce porte déjà son démenti possible. Un intervalle où chacun proclamera son *intissar*, pendant que le pays, lui, continuera de compter ce que ces victoires lui coûtent. Un intervalle où l’on apprend à se méfier des grands mots, parce que les grands mots, ici, ont souvent servi à couvrir les petites morts, les longues peurs et les défaites intimes.

Peut-être qu’un jour, quelque chose rompra vraiment ce cycle, peut-être qu’un cessez-le-feu cessera d’être une parenthèse, qu’un accord cessera d’être une transaction entre absents, qu’une paix cessera d’être un mot prononcé au-dessus de nos têtes. Mais aujourd’hui, 15 juin 2026, il serait plus honnête de dire ceci: nous ne sommes pas sortis de la guerre. Nous habitons seulement l’un de ses couloirs.

Et dans ce couloir, il ne s’agit pas de désespérer. Il s’agit de refuser que l’espérance de façade nous vole jusqu’à notre droit de nommer la réalité.

* Dessin: “L’intervalle” (une de mes oeuvres hybrides, sketch sur papier et Procreate, 2026).

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