Que peut-on encore articuler, à ce stade avancé de putréfaction nationale, sans avoir l’air d’ajouter une petite composition florale sur un champ de ruines fumantes? Le Liban poursuit son vieux numéro de funambule alcoolisé, un pied dans les gravats, l’autre dans cette bouillie mentale où se mélangent les rumeurs, les alertes, les secousses, les réflexes domestiques et les petites absurdités de la survie quotidienne.
Me voilà en train de rédiger de la prose métaphysique pendant qu’une – large – partie du territoire se fait méthodiquement réduire en poussière, et que des villes et des villages entiers reçoivent en mode continu une invitation “cordiale” à l’auto-déportation.
Devenus de parfaits neurologues de catastrophe, nous reconnaissons désormais la signature acoustique d’un drone tueur aussi vite que le mensonge gras d’un communiqué officiel, observant notre système nerveux – cette installation électrique défectueuse montée à la va-vite par un stagiaire sous-payé – grésiller dans l’obscurité avec une dignité franchement suspecte.
Nous affichons une modernité étincelante, arborant des applications numériques pour tout, sauf, bien entendu, pour retrouver un pays entier perdu quelque part entre deux lâches compromis diplomatiques. Et lorsqu’on nous demande comment nous parvenons à tenir le coup, la réponse la plus scientifiquement honnête serait que nous ne tenons pas : nous tenons mal, de travers, par pure politesse, par manque cruel d’alternative et par une forme très locale de mauvaise foi existentielle.
Nous sombrons psychologiquement, certes, mais le col de chemise reste convenable et le café demeure à portée de main; à l’intérieur, tout s’écaille comme une affiche humide sur un mur décrépit, tandis qu’à l’extérieur, l’enveloppe sociale continue de sourire avec l’obstination administrative d’un employé municipal devant un effondrement structurel.
Il y a une indécence presque artistique à regarder une nation entière traitée comme un vulgaire brouillon géopolitique, où une ville devient une variable d’ajustement, un village une coordonnée GPS et une famille un dommage collatéral à peine pourvu d’un prénom. Nous voilà forcés de réapprendre la géographie à travers la cartographie intime de nos propres secousses nerveuses, de sorte que le territoire ne s’étend plus devant nous, mais se loge directement sous la peau, dans les mâchoires serrées, les épaules nouées et dans cette fatigue précise qui ne dort jamais mais qui fait semblant par souci des convenances.
Au beau milieu de ce désastre soigneusement mal organisé, nous avons élevé la dissociation psychologique au rang de discipline olympique, trouvant normal de discuter calmement du menu du dîner pendant qu’un chasseur-bombardier fait trembler les vitres du salon, ou de demander si le pain est acheté entre deux bilans de massacrés, décapités, disparus, …
Nous sommes devenus ce corps sans visage enfermé sous verre, trop lucides pour être naïfs, trop épuisés pour être héroïques, trop vivants pour avoir la décence de disparaître proprement, feignant de posséder une personnalité cohérente alors que le logiciel intérieur affiche depuis longtemps un message d’erreur critique.
Si nous ricanons encore sur ce chemin de croix, c’est parce que pleurer exige une consommation d’eau que nos canaux lacrymaux ont sagement choisi de rationner face à la pénurie générale, et parce que le sarcasme demeure la dernière bâche en plastique avant l’écroulement complet du toit. Ce rire de malade mental arbore des cernes monumentaux, il encaisse le panorama dantesque, ajuste son monocle imaginaire et murmure que tout va très bien, puisque même l’apocalypse locale réussit l’exploit de manquer de rigueur et d’organisation.
Ce à quoi nous assistons n’est pas une énième crise pittoresque à ranger dans notre musée des traumatismes, mais une amputation pratiquée à vif sur un patient conscient, où l’on traite une large partie de notre terre comme une abstraction commode en oubliant qu’elle est faite de cuisines familiales, de cahiers raturés, de matelas déplacés et de vieillards qui connaissent chaque pierre bien mieux que les généraux d’état-major ne maîtrisent leurs écrans tactiles.
Le cerveau, ce petit fonctionnaire du chaos, continue de dresser des listes d’une platitude affligeante – appeler quelqu’un, recharger le téléphone, vérifier qui respire encore, faire semblant de travailler – tout cela pour canaliser une rage devenue trop volumineuse pour entrer dans les phrases ordinaires.
Cette fureur vomit les slogans partisans autant qu’elle exècre la neutralité tiède des observateurs extérieurs, ces experts capables de convertir une maison pulvérisée en “« “développement régional” »” et le meurtre de gamins en simple mise en contexte. Le contexte, justement, nous étouffe avec une efficacité remarquable : il explique tout, ne sauve personne, et transforme la peur en tendance à travers une machine admirable qui digère l’horreur, recrache de l’analyse et demande ensuite qu’on applaudisse sa nuance.
C’est pour cette raison précise qu’il devient impératif de tapoter sur son clavier, quitte à traîner cette culpabilité poisseuse d’être encore capable d’aligner des sujets et des verbes alors que d’autres n’ont même plus un pan de mur contre lequel adosser leur détresse. Écrire non pas pour enjoliver la scène, mais pour rappeler aux statisticiens froids qu’un corps humain déchiqueté n’est pas la conséquence logique d’un théorème militaire, qu’un village n’est pas une position et qu’une famille n’est pas une note de bas de page dans la stratégie de quelqu’un d’autre.
Beyrouth s’obstine à tourner, non pas avec la superbe d’une héroïne de tragédie grecque, mais comme une créature à bout de souffle incapable de localiser son interrupteur de mise en veille, une psyché collective saturée de fissures qui produit du bruit pour ne pas entendre son propre craquement. Elle avance dans le bourdonnement de ses générateurs, ses pharmacies fébriles, ses cafés trop pleins, ses appartements trop silencieux, ses parents improvisés en comédiens et ses enfants qui flairent l’arnaque bien trop tôt.
Nous poursuivons donc notre route sans élégance, lestés de nos syntaxes estropiées, de nos colères sans parking et de nos tendresses de contrebande, car puisque ce pays s’acharne à squatter la carte du monde malgré l’annihilation et les traités, la moindre des décences est de lui offrir des mots dépouillés de tout maquillage esthétique. Des mots qui avouent que nous sommes à ramasser à la petite cuillère, des mots qui confessent que la trouille nous tord les boyaux face à une invasion et une annihilation hors pair, des mots qui refusent de faire passer l’abattoir pour une analyse, constatant avec une admiration franchement agacée que la psyché trouve encore le moyen de décorer les parois de son bocal fendu, et enfin, des mots qui s’esclaffent d’un rire grinçant, métallique et profondément impoli: le rire superbe de ceux qui ont déjà vu leur décor s’effondrer et qui n’ont strictement plus grand-chose à perdre, hormis cette ultime et insolente capacité à refuser de la fermer.

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