On nous a appris à attendre demain. Quand nous étions enfants, les adultes répétaient “Bukra btokhlass” (demain, ça finira). Demain, les canons se tairont. Demain, on recommencera. Demain, le pays redeviendra vivable. Mais ce lendemain n’est jamais venu…
La guerre ne se termine pas avec le silence des armes, elle change de métamorphose, se déplace, s’infiltre dans les institutions, s’insinue dans les discours, les réflexes, les peurs, les inféodations aveugles, les haines héréditaires et les lâchetés collectives. Elle prospère dans les nations privées de souveraineté réelle, sans État capable de sanctuariser ses citoyens, sans armée maîtresse de ses frontières, sans justice indépendante et sans contrat social commun. Elle se perpétue quand des territoires sont inféodés, quand des décisions vitales se négocient ailleurs, et quand l’existence des gens se mue en monnaie d’échange dans des tractations régionales ou internationales.
Et pendant que certains guettent encore un messie – américain, israélien, iranien, français, arabe, divin… – le pays s’enfonce. Non, personne ne viendra nous sauver. Il faut le dire brutalement, car les euphémismes et les formules polies ne suffisent plus: nous sommes enlisés dans le gouffre. Et ce désastre n’est pas tombé du ciel hier matin, ni le 1er mars 2026, ni en 2024, ni en 2023 … Il est l’aboutissement d’un cumul, de décennies de renoncements, de compromissions, de clientélisme, de milices recyclées, de potentats sanctifiés, de souverainetés fragmentées, de mémoires falsifiées, de vérités proscrites et de citoyennetés avortées. Ce n’est pas une séquence isolée. On ne lit pas l’histoire par épisodes. On ne déchiffre pas le présent en découpant les cadavres de la veille de ceux d’aujourd’hui.
Les bombardements et les destructions se poursuivent. Des quartiers se vident, des immeubles s’effondrent, des lignées entières disparaissent, et les corps sont extirpés des décombres, pendant que les hôpitaux saturent ou se font cibler. Les villes et les villages se commuent en cartographies d’évacuation/de déportation, tandis que les vies ordinaires se voient réduites à de macabres bilans provisoires.
Pendant ce temps, la haine monte. Les extrémismes se nourrissent mutuellement. Chacun comptabilise ses morts mais s’aveugle face à ceux du camp d’en face. Chacun s’approprie le mot dignité depuis la tribune de sa propre chapelle. Chacun accuse, justifie, minimise, détourne et instrumentalise. On prétend avoir tiré les leçons des drames précédents, mais une immense partie d’entre nous n’a rien appris d’essentiel. Nous avons simplement perfectionné l’art de survivre sans comprendre, de pleurer sans changer, et de reconstruire sans jamais rien refonder. La guerre d’usure n’est pas uniquement militaire, elle érode les corps, les structures, les routes, les économies, les terres, les hôpitaux et les écoles; elle mutile la pensée. Elle rend les êtres durs, soupçonneux, exsangues, vidés… Elle rend la nuance suspecte, accule chacun à choisir une tranchée, et transforme la douleur en argument, l’identité en barricade et la mémoire en arme.
Je ne crois pas aux phrases lénifiantes, ni aux lendemains prophétisés par ceux qui n’ont jamais payé le prix de leurs promesses. Je ne crois pas à la paix comme slogan, ni à la résistance comme permis de tout saccager, ni à la souveraineté comme concept creux brandi contre l’ennemi qui arrange. Je ne crois pas aux sauveurs extérieurs, pas plus qu’à l’innocence collective. La faute est collective, oui, même si les responsabilités ne sont pas équivalentes. Il y a des criminels, des décideurs, des profiteurs, des occupants, des parrains, des milices, des États, des appareils, des chefs et des idéologues. Mais il y a aussi une société qui a toléré l’inacceptable quand il émanait de son camp, une société qui a confondu protection et soumission, mémoire et vendetta, appartenance et aveuglement; une société qui a troqué la vérité et la justice contre une simple trêve de survie.
Je suis désenchantée, et je n’ai aucune intention de m’en excuser. Le désenchantement n’est pas une défaite, c’est un refus catégorique du mensonge. Refuser de dire “ça ira” quand tout s’effondre. Refuser de parler de reconstruction lorsque les causes profondes restent intactes. Refuser de pleurer les morts en sourdine pour ménager les susceptibilités des vivants. Refuser de feindre que la guerre s’évapore parce qu’un cessez-le-feu est paraphé, parce qu’un médiateur sourit devant les caméras ou parce qu’un officiel prononce le mot “stabilité”.
La guerre ne finit pas lorsque les armes se taisent, et d’ailleurs, elles ne se sont pas tues, loin de là… Elles continuent de tonner, de vibrer, de dicter le tempo de nos journées et de saturer l’espace, nous rappelant à chaque détonation la futilité de nos attentes. La guerre s’achève quand un pays redevient capable de marteler: plus jamais au nom d’aucun camp, d’aucun axe, d’aucune cause, d’aucun chef, d’aucune tutelle et d’aucune occupation. Nous n’en sommes pas là. Et c’est le plus terrible: nous ne sommes pas même au prémisse de la fin. Nous sommes plongés dans cette nuit polaire où chacun guette son propre miracle, son propre vainqueur, son propre récit, alors que tout le monde capitule.
Dans la guerre, tout le monde perd, même ceux qui s’imaginent triompher…

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