Il y a des villages dont la destruction ne suffit pas à raconter la disparition, parce qu’ils ne sont jamais seulement faits de maisons, de ruelles, de pierres, de lieux de culte, de dispensaires, d’écoles, d’arbres, de tombes et de routes, mais d’une manière d’habiter le monde, d’un ordre intime transmis par les gestes, les voix, les habitudes, les silences, les voisinages, les deuils, les fêtes et les noms que les familles continuent de prononcer longtemps après avoir quitté les lieux. Yaroun au sud du Liban appartient à cette catégorie de villages qu’on peut blesser, encercler, vider, photographier depuis le ciel, réduire en cartes militaires ou en séquences de destruction, sans jamais parvenir à en épuiser la densité.
Yaroun n’est pas un symbole abstrait et n’a pas besoin qu’on le transforme en emblème commode pour lui reconnaître une valeur. Ce village est une matière ancienne, une mémoire déposée dans la terre et dans les corps, une archive familiale et collective qui se lit dans la façon dont les gens se souvenaient d’une porte ouverte, d’un chemin, d’un voisin, d’un champ, d’une voix, d’un arbre, d’une maison où l’on entrait sans protocole. Dans L’Attente d’Abla Badine – la tante paternelle de mon mari – publié en 2019, Yaroun n’est pas figé dans la nostalgie, mais surgit comme un organisme vivant, traversé par la simplicité complexe des jours, par les veillées autour de la cheminée, les voisins réunis autour des premiers postes de radio, les feuilles de tabac enfilées patiemment, les doigts noircis par le travail, les femmes au seuil des maisons, les soucis déposés dans le silence, les liens de famille et de voisinage qui composaient une société plus subtile que les mots utilisés aujourd’hui pour la décrire. Abla écrit, avec cette précision qui rend les lieux presque palpables : « J’ai plongé de mon côté dans les moments lointains des jours de fêtes de ma première enfance à Yaroun, un village du Sud Liban où je suis née. »
Ce n’est pas une phrase de carte postale. C’est une porte d’entrée. À partir de cette phrase, Yaroun cesse d’être un nom sur une carte du Sud et redevient un climat, une enfance, une époque, une maison, une voix. Abla situe son village dans une pauvreté historique, mais sans folklore, sans embellissement facile, sans misérabilisme non plus. Elle écrit : « C’est la fin des années quarante, mais nous vivions le Moyen Âge dans une région qui était le Tiers-Monde du Liban. » La phrase est rude, presque coupante, mais elle donne à comprendre ce que signifiait vivre loin des centres, dans un Sud encore relégué, tenu à distance de la modernité, mais non dépourvu d’organisation, de dignité, de pensée, de culture et de beauté. Dans cette vie sans téléphone, sans électricité, sans moyens de transport faciles, quelque chose circulait autrement : les visites, les paroles, les veillées, la mémoire, l’hospitalité, la terre, les saisons.
Cette convivialité au sein du village et autour, ainsi qu’avec les localités palestiniennes et les villages voisins, n’avait rien d’un décor. Elle ne se proclamait pas, elle ne servait pas à illustrer une belle phrase sur le Liban, elle existait dans l’épaisseur du quotidien, avec sa pudeur, sa rudesse, ses équilibres, ses tensions parfois, ses formes de respect et ses arrangements. Le quartier chrétien et le quartier musulman ne formaient pas une carte postale de coexistence heureuse, mais une histoire locale, faite de proximité réelle, d’habitudes partagées, de différences connues, de limites parfois senties, de confiance construite dans le temps, de gestes répétés jusqu’à devenir une seconde nature. Abla décrit cette géographie humaine sans discours, par la disposition même du village : « La route menant de Bint-Jbeil à Yaroun débouchait sur la place du village. A gauche vers le Sud-Est il y avait la partie musulmane, les Chiites. A droite au Nord-Ouest la partie chrétienne, les Grecs-Catholiques, quelques cinquante maisons. La nôtre était en haut au Sud, tout près de la première maison chiite, celle de Muhieddine, et proche du Sheikh dont on entendait la voix aux heures de l’appel à la prière. »
Cette citation dit plus que de longs discours. Elle ne cherche pas à prouver une harmonie. Elle montre une proximité. Elle inscrit les appartenances dans un paysage, dans une place, dans une route, dans une maison, dans une voix entendue aux heures de la prière. Elle rappelle que la convivialité, dans ces villages, ne venait pas d’une abstraction morale, mais d’une organisation vécue, d’un savoir des distances et des voisinages, d’une familiarité avec les différences qui n’avait pas besoin d’être constamment expliquée. Les cloches de l’église Saint-Georges, les appels à la prière, les visites, les veillées, les portes ouvertes, les deuils et les joies traversaient la vie du village sans avoir besoin d’être traduits dans le vocabulaire appauvri des appartenances confessionnelles.
L’erreur des regards extérieurs commence souvent ici, lorsqu’ils parlent de nos villages comme de mosaïques religieuses à administrer, protéger, séparer ou instrumentaliser. Ce que nous portons n’est pas une question de chrétiens et de musulmans disposés sur une carte comme des catégories concurrentes. C’est une histoire humaine, locale, lente, contradictoire, parfois tendre, parfois dure, mais profondément nôtre. Une histoire de familles qui ont partagé le même climat, la même poussière, les mêmes saisons, les mêmes peurs, les mêmes chemins, les mêmes marchés, les mêmes champs, les mêmes catastrophes et les mêmes entêtements. Les fragilités de cette histoire, ses blessures, ses désaccords et ses zones d’ombre nous appartiennent autant que ses moments de beauté. Personne n’a le droit d’y entrer par effraction pour transformer nos complexités internes en prétexte à la domination, à la destruction ou à la réécriture.
Cette histoire, chez Abla, passe par les scènes minuscules qui disent toute une société. Les fêtes chrétiennes, par exemple, ne sont pas seulement religieuses ; elles deviennent des moments de rassemblement, de voisinage, de chaleur et d’écoute. Elle raconte que « les veilles de Noël et de Pâques, une vingtaine de nos parents et voisins venaient passer la soirée chez nous pour assister aux programmes religieux diffusés par la radio nationale », puis elle ajoute : « On s’asseyait par terre autour d’une cheminée où brûlait un feu de bois. Les vieilles personnes écoutaient avec ferveur et étaient toujours bouleversées par les cantiques, surtout les chants du Vendredi Saint. »
Dans cette image, il y a la pauvreté matérielle, la rareté des moyens, la radio comme événement, la maison comme lieu commun, le sol comme espace de rassemblement, la cheminée comme centre, les corps assis ensemble et les chants comme mémoire partagée. Rien n’y est spectaculaire, mais tout y est fondateur. Cette scène suffit à déplacer notre regard : avant d’être un village détruit, Yaroun fut un village qui écoutait, qui recevait, qui s’asseyait ensemble, qui faisait de la maison un prolongement du monde.
Abla revient souvent à cette maison ouverte, non comme à un luxe, mais comme à une responsabilité sociale. Elle écrit : « A part les veillées de fêtes, mes parents recevaient presque tous les soirs un grand nombre de visiteurs ou, comme on les appelait, des veilleurs. Mes soeurs et moi aidions ma mère à préparer le thé et le café. » La phrase peut sembler simple, mais elle contient un ordre du monde : des visiteurs presque tous les soirs, des enfants qui participent à l’accueil, une mère qui prépare, une maison qui ne se ferme pas, un quotidien qui se construit dans la répétition de l’hospitalité. La convivialité n’était donc pas un discours à défendre, mais un travail, une fatigue, une cuisine, un thé, un café, une disponibilité.
Relire Yaroun aujourd’hui exige de descendre sous les mots trop grands. Il faut revenir à la maison familiale, à cette maison « grand-ouverte » où le grand-père Joubran recevait, écoutait, arbitrait, partageait les joies et les peines, accueillait des gens venus des villages voisins, non comme une figure décorative du passé, mais comme l’un de ces centres discrets autour desquels s’organisait une forme de civilisation locale. Dans le livre, Abla dit de lui : « Un maire de village était en ces temps-là comme une autorité morale. Il partageait les joies et les peines des gens. Il les aidait à résoudre leurs problèmes et acceptait d’être l’arbitre dans leurs disputes. » Puis elle précise : « Sa réputation de bon juge était connue jusque dans les villages avoisinants. On venait de loin pour son conseil. Sa maison était grande ouverte et les visiteurs étaient hébergés chez lui des jours durant. »
Cette figure du maire n’est pas seulement politique. Elle est morale, familiale, sociale, presque domestique. Elle montre une autorité qui ne s’exerce pas par la distance, mais par l’écoute, l’arbitrage, l’hébergement, la présence. Elle dit aussi quelque chose d’un Sud ancien où l’ordre local passait par des hommes et des femmes dont la valeur se mesurait à leur capacité de tenir une communauté ensemble, de recevoir les tensions, de régler les conflits, d’ouvrir la maison au lieu de la fortifier.
Il faut revenir aussi aux noms de terrains, aux lieux dont la mémoire survit dans la langue avant de survivre dans les cadastres, aux chemins et aux sources dont l’absence fait parfois plus mal que le souvenir des maisons. Chez Abla, l’un des souvenirs les plus douloureux n’est pas un drame spectaculaire, mais une excursion manquée. Elle écrit : « Il y a dans ma vie à Yaroun un souvenir qui n’a jamais eu lieu et qui restera un trou noir et la plus grande peine de mon enfance au village. » Ce souvenir, c’est celui de la « Source aux Oiseaux », où ses parents l’empêchèrent d’aller avec les autres enfants pour la protéger. Cette douleur d’enfant, conservée intacte, rappelle que l’appartenance à un lieu est faite aussi de ce qu’on n’a pas pu vivre, des chemins qu’on n’a pas pris, des sources qu’on n’a pas vues, des paysages qui deviennent mémoire précisément parce qu’ils sont restés interdits.
La vie au Sud, telle qu’elle apparaît dans ces pages, n’est pas réductible à la pauvreté, ni au retard, ni à la guerre. Elle est une intelligence des saisons. Abla écrit : « Hors des temps, notre petit village était une terre idéale. Nous avions notre propre civilisation. » Cette phrase mérite d’être tenue sans ironie et sans folklore. « Notre propre civilisation » ne signifie pas une innocence perdue, mais une manière de vivre avec peu, de produire, d’échanger, de respecter certains équilibres, d’organiser le rapport à la terre et aux autres. Elle poursuit : « Nous avions la chance de vivre dans une région où le climat est beau et prévisible, et la nature si généreuse. A l’abri des catastrophes naturelles, nous avons les quatre saisons. L’été nous réchauffe le jour et ses nuits nous rafraichissent. Le printemps nous grise. L’automne nous donne le frisson et nous prépare au froid de l’hiver. L’hiver n’est qu’une pause; quelques trois mois que nous recevions à bras ouverts. »
Dans ce passage, le Sud n’est pas une marge. Il est un monde réglé par le temps, par la terre, par la lumière, par les récoltes, par la préparation de l’hiver, par le retour du printemps. Ce n’est pas un arrière-plan : c’est une structure. La terre n’est pas uniquement un bien familial ou une ressource économique mais elle est le calendrier même de la vie, le lieu où se déposent la fatigue, l’attente, l’endurance et la joie.
Quand une maison explose à Yaroun, est certes un volume architectural qui disparaît, mais plus, une phrase du village qui se brise. Quand une école, une salle paroissiale, un monastère, une église, une rue ou un quartier est réduit en poussière, c’est certes du patrimoine que l’on pulvérise, et plus, c’est une continuité que l’on attaque, une possibilité de retour que l’on cherche à compliquer (et à rendre impossible), un rapport au lieu que l’on tente de rendre impraticable. La violence faite aux villages, localités et villes du Sud du Liban – à coups de missiles, bulldozers, phosphore, drones, explosifs, et ces bidons roses dont la charge semble être selon plusieurs sources du nitrate d’ammonium – ne se limite pas à la destruction visible, car elle travaille aussi sur l’après, sur l’habitabilité, sur la peur de revenir, sur la perte des repères, sur la transformation d’un paysage familier en surface méconnaissable.
Ce que ces destructions menacent, ce sont aussi les gestes de la terre. Abla décrit la vie agricole avec une précision sensorielle qui rend chaque détail plus fort que n’importe quel slogan patrimonial. Elle écrit : « Au village de mon enfance, les gens organisaient leur vie en fonction des saisons. Au début du printemps on semait la terre, blé, avoine, pois-chiche, fèves, lentilles et autres grains, et le tabac. » Elle évoque ensuite les branches fagotées, les jeunes pousses de blé, les vergers, les légumes, les figues qu’on séchait sur les toits, les huttes montées dans les vergers pour garder les biens, les journées des agriculteurs qui commençaient à quatre heures du matin. Cette accumulation donne à comprendre ce qu’on détruit quand on dévaste un village : une économie de gestes, une architecture de saisons, une mémoire pratique, un savoir agricole qui reliait les familles à leurs terres par autre chose que des titres de propriété.
Le bourghol lui-même, dans le livre, devient un monde. Abla écrit : « Une des plus importantes denrées était le bourghol », puis elle décrit le processus : « faire cuir le blé, l’étaler sur le toit pour le faire sécher ensuite le faire moudre en deux variétés, le fin pour le Kibbé et le Taboulé, et le gros qu’on utilise dans beaucoup de recettes et comme substitut au riz. » Elle ajoute que « la cuisson du blé était un rituel qui se déroulait en grande pompe et réunissait beaucoup de monde ». On comprend alors que la nourriture n’était pas seulement nourriture ; elle était organisation sociale, entraide, temporalité, rassemblement, préparation à l’hiver, manière de faire communauté autour d’une cuve, d’un feu, d’un toit, d’une journée consacrée à transformer le blé en réserve et la fatigue en lien.
Yaroun, et tout le Sud de notre pays, mérite d’être raconté autrement que par la mécanique de sa destruction. La guerre voudrait l’absorber dans son vocabulaire, le réduire à un front, à une zone, à une perte, à une preuve, à une image. Or un village ancien résiste par ce qui échappe au cadrage immédiat : la mémoire d’une grand-mère, la voix d’une mère, l’histoire d’une tante qui écrit, la figure d’un voisin, la trace d’un champ, le souvenir d’un repas, les gestes de la saison du tabac, les pierres bénies, les seuils, les chemins que l’on continue de reconnaître même lorsqu’ils sont impraticables. Cette contre-cartographie n’est pas sentimentale. Elle est politique au sens le plus profond du terme, parce qu’elle refuse que le territoire soit séparé des vies qui l’ont porté.
Chez Abla, la mémoire de la terre ne se sépare jamais de la mémoire des femmes. Il y a la mère qui cuisine, les tantes qui aident, les filles qui font la navette, la grand-mère qui accompagne dans les champs, les femmes assises près des fenêtres, les gestes de couture, les robes, le linge, les provisions, les repas à improviser pour les invités. Elle écrit : « Les souvenirs de ma première enfance, c’est surtout ma mère qui cuisinait et des tantes en train de l’aider. » Cette phrase simple déplace encore une fois le centre du récit : l’histoire du village ne tient pas seulement dans les figures publiques, les maires, les prêtres, les routes ou les guerres, mais dans les cuisines, dans les mains, dans les préparatifs invisibles, dans l’énergie domestique qui rendait possible l’hospitalité dont les hommes recevaient souvent le prestige.
Le souvenir le plus tendre de cette terre, peut-être, apparaît lorsqu’Abla raconte les sorties avec sa grand-mère : « Un de mes plus chers souvenirs de Yaroun et de mon enfance, c’est lorsque j’allais avec ma grand-mère, loin dans les champs au sol encore mou par une pluie récente, cueillir le thym, le pissenlit et d’autres herbes. » Puis vient cette phrase presque suspendue : « J’étais grisée par la beauté des fleurs sauvages et la senteur enivrante du thym. Ma grand-mère et moi flottions dans la tranquillité, dans notre voyage, nous avions à nous seules l’infini. »
Cette citation donne au village une dimension que la guerre ne peut pas saisir. Elle dit l’infini dans un champ, l’immensité dans une promenade, la transmission dans la cueillette des herbes, la grand-mère comme passeuse d’un rapport au monde. Elle dit aussi que l’attachement à la terre n’est pas toujours bruyant. Il peut être fait de thym, de pissenlit, de sol mou, de pluie récente, d’une enfant et d’une grand-mère qui avancent ensemble dans une tranquillité assez vaste pour devenir un univers.
Ce qui demeure de Yaroun ne tient pas dans la résistance héroïque qu’on aime plaquer sur les lieux blessés, mais dans une fidélité plus intime, plus difficile à formuler, celle des familles qui continuent de nommer, de transmettre, de corriger les récits, de refuser les simplifications, de dire que ce village n’était ni un mythe, ni un exemple, ni un argument, mais une vie. Une vie avec ses matins, ses enfants, ses fêtes, ses fatigues, ses hommes, ses femmes, ses croyances, ses voisinages, ses saisons et ses contradictions. Une vie que les images de destruction ne peuvent contenir, parce que les images montrent ce qui tombe, rarement ce qui a tenu.
Il faut aussi se souvenir que Yaroun fut un village de départs et de retours, inscrit dans les grandes circulations du Sud, de la Palestine, de la Syrie, de Beyrouth, du Brésil, de l’Afrique, du Canada et d’ailleurs. Abla raconte les migrations anciennes avec une douleur précise : « L’accueil et les adieux avaient lieu aux abords du village et étaient toujours très pénibles. Les familles, accompagnées des parents et des amis, allaient à pied, sur la route vers Bint-Jbeil, à la rencontre d’un cher revenu ou pour embrasser pour la dernière fois un père, un frère ou même un mari, fuyant la pauvreté et cherchant la fortune dans les pays lointains d’émigration. » Elle ajoute : « Les séparations étaient souvent longues et parfois définitives. » Dans ces phrases, le village apparaît déjà comme un lieu traversé par l’absence, un lieu qui savait depuis longtemps que l’amour de la terre ne protège pas toujours du départ.


“L’après-midi, ils ont détruit les maisons du quartier d’Al-Hay, à gauche, près du monastère. Sur la photo, deux murs de l’église sont encore visibles, et en bas, un amas de destruction laissé par les maisons. Il reste six maisons. Demain, ce sera peut-être leur tour, malheureusement” (témoignage partagé).
Bien que ravagée, meurtrie, violée dans ses repères, la terre sait encore ce que les caméras ignorent. Elle sait qui s’est assis au seuil, qui a ouvert la porte, qui a pleuré dans telle pièce, qui a traversé telle ruelle, qui a travaillé tel champ, qui a attendu un fils, qui a veillé un mort, qui a regardé les lumières du soir sur les collines. Elle sait que les villages disparaissent aussi lorsqu’on accepte de les raconter avec des mots trop pauvres. Yaroun demande une langue plus précise, plus habitée, plus libre que les slogans, une langue capable de tenir ensemble la colère et la tendresse, l’histoire et le présent, la beauté et la perte, la convivialité et les fractures, la mémoire familiale et la violence géopolitique.
Écrire Yaroun aujourd’hui, c’est refuser que d’autres décident de la taille de notre douleur, de la forme de notre mémoire, de la signification de nos voisinages et de la valeur de nos ruines. C’est reprendre possession d’un récit qui ne doit ni se folkloriser, ni se confessionnaliser, ni se militariser jusqu’à perdre les visages qui l’ont rendu vivant. C’est rappeler que ce village, comme tant d’autres au Sud, appartient d’abord à ceux qui l’ont habité, aimé, cultivé, quitté, retrouvé, transmis, et que son histoire ne commence pas avec sa destruction récente, pas plus qu’elle ne s’achèvera dans la poussière de ses maisons.
Yaroun reste dans la langue de ceux qui la portent. Dans la mémoire d’Abla Badine. Dans les récits familiaux. Dans les noms des lieux. Dans l’attachement de ceux qui n’acceptent pas que la terre devienne seulement un terrain. Dans cette certitude simple, mais immense, qu’un village peut être rendu inaccessible sans devenir étranger, qu’une maison peut être détruite sans cesser d’appartenir à ceux qui l’ont aimée, et qu’une pierre, même pulvérisée, garde parfois plus fidèlement l’histoire que ceux qui prétendent l’expliquer. Abla Badine écrivait que publier ce recueil permettait d’« assurer ce lègue » et d’aider à « rechercher ses racines, replonger dans le passé, remuer les souvenirs et comprendre l’évolution du soi » ; dans le cas de Yaroun, ce legs n’est pas seulement familial ou littéraire, il devient une manière de tenir tête à l’effacement, avec des mots assez précis pour que la pierre, la terre, les maisons et les absents continuent de répondre.

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Source supplémentaires:
Hier matin, je me suis arrêté devant une vidéo qui ne ressemblait pas aux autres vidéos que nous avons pris l’habitude de voir en temps de guerre. Je n’y ai pas vu uniquement une pelleteuse israélienne démolir le siège d’été de l’Archevêché grec-melkite catholique de Tyr, à Yaroun. J’y ai vu une scène bien plus dure : une mémoire arrachée, un service enseveli sous les décombres, une page de la présence de l’Église au Sud effacée devant un village vidé de ses habitants, mais encore rempli de leur histoire, de leurs prières et de leurs souvenirs.
Ce siège n’était pas un bâtiment ordinaire.
C’était une école dirigée par les Sœurs basiliennes salvatoriennes. Elle n’était pas simplement composée de salles de classe, mais constituait un lieu où se formaient les rêves des enfants, où se semaient les valeurs du savoir, de l’ouverture et de l’amour.
Mais la tragédie de Yaroun n’a pas commencé hier.
Dès la première semaine de la guerre déclenchée après le 7 octobre, l’église paroissiale Saint-Georges a été visée, comme si la douleur voulait d’abord frapper le cœur de la communauté croyante, le lieu où les gens se rassemblaient pour prier, trouver consolation et espérance.
Ensuite, la maison d’Abouna Béchara, une maison dédiée à la mission et au service pastoral, a été bombardée et entièrement détruite.
Puis le sanctuaire de Saint-Georges a été démoli, ce petit sanctuaire par sa taille, mais grand par sa signification, où les passants élevaient une prière rapide et où les mères déposaient leur inquiétude devant Dieu.
Il y a quelques jours, la salle paroissiale a elle aussi été détruite. Elle abritait une pierre de l’église de Yaroun bénie par Sa Sainteté le pape Léon XIV lors de sa dernière visite au Liban, pour être le signe du début de la reconstruction de l’église Saint-Georges. Cette pierre était une promesse silencieuse que la résurrection restait possible, même après la douleur. Quand la salle a été démolie, on aurait dit que quelqu’un cherchait à détruire jusqu’à l’idée même du relèvement.
Et la scène ne s’est pas arrêtée aux institutions ecclésiales. Les maisons des habitants ont elles aussi été détruites.
À Yaroun, la destruction n’a été ni chrétienne ni musulmane.
Les maisons du village, celles de ses chrétiens comme celles de ses musulmans, ont été également détruites, tout comme l’église et la mosquée ont été blessées ensemble. Là-bas, les pierres sont tombées sur tous sans distinction, comme si la guerre, lorsqu’elle perd sa conscience, ne voyait plus ni être humain, ni maison, ni lieu de culte.
C’est pourquoi je ne pleure pas aujourd’hui des biens d’Église, mais un village entier blessé dans son âme, et un modèle de vie commune que les habitants de Yaroun ont préservé pendant de longues décennies.
Ces lieux n’étaient pas des cibles militaires.
L’école n’est pas un danger.
Le lieu de prière n’est pas un danger.
La maison familiale n’est pas un danger.
Le véritable danger commence lorsque la miséricorde elle-même devient une cible, lorsque les lieux d’éducation, de prière, de service et d’habitation sont considérés comme de simples pierres que l’on peut enlever.
Et pourtant, nous refusons que la haine soit notre réponse.
Nous ne répondrons pas à la destruction par le langage de la rancœur, parce que la rancœur détruit à l’intérieur de l’être humain plus encore que les pelleteuses ne détruisent à l’extérieur.
Mais nous refusons aussi le silence qui tue la vérité.
Nous avons le droit de dire que ce qui s’est passé à Yaroun n’est pas un simple incident passager, mais une blessure dans la conscience de l’humanité.
Et pourtant, il demeure une vérité qu’aucune pelleteuse ne peut détruire :
L’école peut être détruite, mais l’éducation ne peut pas l’être.
Le sanctuaire peut être détruit, mais la prière ne peut pas l’être.
L’église et la mosquée peuvent être détruites, mais Dieu n’habite pas uniquement dans la pierre.
À Yaroun, les murs sont tombés, mais le message n’est pas tombé.
Et du milieu de ces décombres, nous reconstruirons ce qui a été détruit.
Nous rebâtirons la pierre lorsque le temps viendra.
Mais avant la pierre, nous préserverons l’être humain.
Nous préserverons la mémoire.
Nous préserverons le sens de la vie commune qui a marqué cette terre.
Et nous continuerons à croire que le Sud, qui a connu la douleur, est aussi capable de faire naître une nouvelle résurrection.
Aux habitants de Yaroun, chrétiens et musulmans, je dis : vous n’êtes pas seuls.
Et au monde, je dis : regardez bien ce petit village, car ce qui y est détruit n’est pas seulement un ensemble de bâtiments, mais une part de la dignité humaine.
Quant à nous, nous resterons comme nous avons toujours été :
Nous planterons l’espérance là où l’on plante la peur,
Nous élèverons la prière là où la poussière s’élève,
et nous croirons que les pierres peuvent tomber…
mais que le message demeure.
Métropolite Georges Iskandar
Archevêque de Tyr des Grecs-melkites catholiques
(Texte traduit de l’arabe)
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Communiqué de presse : L’Œuvre d’Orient dénonce la destruction d’un monastère à Yaroun
Vendredi (1er Mai, 2026), l’armée israélienne a détruit un monastère à Yaroun, l’un des villages du Sud-Liban. Ce refuge appartenait aux Sœurs salvatoriennes, un ordre religieux grec-catholique connu de L’Œuvre d’Orient, qui le soutient régulièrement, en particulier les écoles qu’il prend en charge au Liban.
L’Œuvre d’Orient condamne cet acte volontaire, représenté par la destruction d’un lieu de culte, ainsi que la destruction systématique des maisons dans le Sud-Liban, qui vise à empêcher le retour des populations civiles.
L’Œuvre d’Orient rappelle que d’autres refuges chrétiens ont également été détruits pendant la guerre en 2024, comme les églises melkites des villages de Yaroun et de Debel, toutes deux classées comme patrimoine libanais.
(Texte traduit de l’arabe)


“أعمال الشرق” الفرنسية تدين تدمير دير في قرية يارون جنوب لبنان


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