Que vous inspire ce dessin ?
Je l’ai fait parce que ces tentes bleues m’ont arrêtée plus que beaucoup d’autres images vues ces derniers temps, plus que certaines vidéos de bombardements, plus que les colonnes de fumée devenues familières à force d’apparaître sur nos écrans, plus que les ruines que l’on reconnaît avant même de savoir dans quel village ou quelle ville elles se trouvent. Quelque chose, dans cette étendue bleue posée face à la mer, m’a retenue avec une force particulière, comme si cette image ne racontait pas uniquement une urgence actuelle, mais une mémoire plus ancienne, plus enfouie, plus libanaise aussi, au sens le plus douloureux du mot, celle des corps déplacés, des maisons quittées, des localités traversées avec la peur au ventre, abandonnées en pensant revenir le lendemain, des clés gardées pendant des années, des enfances interrompues, des parents qui disent “prenez seulement l’essentiel” alors que personne ne sait jamais ce que l’essentiel veut dire quand une vie entière se défait en quelques minutes.
Cette image arrive dans un pays qui compte les victimes de cette apocalypse au rythme des communiqués (on a franchi le seuil de 3 111 morts et 9 432 blessés depuis le 1er mars 2026, et le nombre de déplacés/déportés a de loin dépassé le million).
Et pourtant, devant ces tentes, ce ne sont pas seulement les déplacés d’aujourd’hui que je vois. Je vois ce que nous sommes devenus, ce que nous avons été, ce que beaucoup refusent de reconnaître en eux-mêmes : un peuple déplacé plusieurs fois, parfois dans l’espace, parfois dans la tête, souvent dans les deux. Même ceux qui se croient ancrés, même ceux qui parlent de leur quartier, de leur ville, de leur immeuble, de leur terre, de leur “chez-nous” avec l’assurance des gens installés, portent souvent en eux des strates d’arrachement. Les années 70 et 80, cela vous dit quelque chose ? Les départs précipités, les lignes de démarcation, les routes interdites, les villages quittés, les maisons occupées, vendues, perdues, détruites, les familles dispersées entre plusieurs villes, plusieurs pays, plusieurs langues, plusieurs versions d’elles-mêmes. Pour certains d’entre nous, l’exil intérieur n’a rien d’une métaphore. Nous avons fui nos villes et nos villages plus d’une fois. Nous avons appris très tôt que le lieu pouvait se retourner contre nous, que la maison pouvait devenir inaccessible, que la rue familière pouvait changer de camp, que l’enfance pouvait se diviser entre avant et après.
Ce bleu m’a arrêtée parce qu’il rassemble tout cela dans une forme simple et presque insoutenable. Une tente bleue, puis une autre, puis une autre encore, comme si chaque abri contenait moins une famille isolée qu’un fragment de notre histoire collective. On pourrait croire que ces tentes parlent seulement du Sud du Liban et de la vallée de la Békaa, des villages vidés par la peur, des familles poussées vers Beyrouth, le Mont-Liban et le Nord du pays par la violence du ciel. Elles parlent aussi de cette condition plus profonde qui nous traverse, celle de vivre dans un pays où l’appartenance au lieu reste fragile, où l’on peut habiter longtemps quelque part sans jamais être sûr que ce lieu nous gardera, où l’on peut posséder une clé sans posséder la certitude du retour.
Ce qui me bouleverse, dans ces tentes, c’est leur calme apparent. Elles sont alignées, visibles, presque ordonnées, comme si l’arrachement avait trouvé une forme praticable. Or cette forme ordonnée contient une violence immense. Elle dit que des vies entières ont été réduites à un espace temporaire, que des maisons ont été condensées dans des sacs, que des intimités ont été exposées au regard des autres, que des familles ont dû transporter avec elles ce qui restait de leur monde. Elle dit aussi quelque chose de plus cruel, que le Liban sait installer l’urgence parce qu’il a appris, depuis longtemps, à vivre avec l’interruption. Nous savons improviser des abris, des routes de secours, des solidarités rapides, des cuisines collectives, des matelas dans des salles, des arrangements de survie. Cette compétence, que l’on présente parfois comme une force, porte en elle une fatigue historique. À force de survivre, un pays risque de confondre la résistance avec l’acceptation de l’inacceptable.
Il y a, autour de ces tentes, une autre violence, plus basse, plus interne, plus difficile à regarder parce qu’elle vient de nous. Certains y verront une invasion de la capitale. Certains diront que ces familles auraient pu aller ailleurs, qu’elles auraient dû accepter tel lieu plutôt que tel autre, qu’elles occupent, qu’elles s’imposent, qu’elles font exprès de rester sur une terre publique comme si cette terre, justement parce qu’elle est publique, ne concernait pas aussi les citoyens que la guerre a jetés hors de chez eux. Cette manière de parler des déplacés comme d’une nuisance transforme la victime en suspect. Elle ajoute à la perte un procès. Elle demande à celui qui a fui les bombardements de justifier l’endroit où il respire encore.
Cette haine dit beaucoup de notre maladie intérieure. Elle révèle cette peur de l’autre qui traverse le pays depuis si longtemps, ces incompatibilités entretenues, ces appartenances dressées les unes contre les autres, ces imaginaires communautaires qui transforment chaque présence en menace, chaque déplacement en soupçon, chaque souffrance en compétition. Nous aimons souvent croire que ce qui nous arrive vient uniquement de l’extérieur : des guerres des autres, des puissances des autres, des calculs des autres, des bombes des autres. L’extérieur existe, bien sûr, avec sa brutalité, ses avions, ses drones, ses massacres, ses intérêts, sa manière de faire du Liban un terrain encore une fois exposé. Mais l’extérieur trouve chez nous des fractures prêtes, des colères disponibles, des méfiances anciennes, une corruption qui a mangé l’État jusqu’à l’os, une incapacité chronique à fabriquer du commun, une habitude terrible de protéger son groupe avant de protéger la vie.
Ces tentes bleues montrent donc autre chose que l’effet visible d’une guerre. Elles montrent l’échec d’un pays à se penser comme abri. Un pays devrait être ce qui empêche ses citoyens de devenir des silhouettes sous bâche, ce qui organise la protection avant l’effondrement, ce qui rend l’accueil digne, ce qui empêche la détresse de devenir un objet de haine. Chez nous, la terre publique devient vite un champ de soupçons, la solidarité devient conditionnelle, la compassion se heurte à l’identité de celui qui souffre, et l’on découvre avec effroi que certains préfèrent défendre l’image d’une capitale intacte plutôt que la présence de familles vivantes.
Je ne parle pas de “ces déplacés” comme s’ils formaient un groupe à part, posé devant nous, offert à notre analyse ou à notre pitié. Je parle de nous. De ce “nous” brisé, malade, contradictoire, capable d’immense générosité et de cruauté immédiate, capable d’ouvrir ses portes et de cracher sur ceux qui n’en ont plus, capable de pleurer ses morts et de hiérarchiser la douleur des vivants. Les tentes bleues me rappellent que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, des déplacés. Certains le sont physiquement, aujourd’hui, avec leurs enfants, leurs sacs, leurs médicaments, leurs vieillards, leurs clés. D’autres le sont psychiquement, depuis longtemps, habitant des lieux où leur confiance a été détruite, vivant dans des villes qu’ils ne reconnaissent plus, portant des souvenirs de fuite, de peur, de honte, de silence, de guerre civile, d’explosions, de faillite, de deuils politiques et intimes.
Le déplacement ne commence pas toujours au moment où l’on monte dans une voiture pour fuir. Il commence souvent avant, dans la perte du sentiment de sécurité, dans l’impression que le sol sous soi peut céder, dans la certitude que les institutions ne viendront pas, que les voisins peuvent devenir hostiles, que les routes peuvent se fermer, que les appartenances peuvent devenir des pièges. Le psychisme, lui aussi, connaît ses déportations. On peut rester dans sa maison et vivre hors de soi. On peut continuer à dormir dans son lit et se sentir expulsé de son propre avenir. On peut traverser les mêmes rues chaque jour avec la sensation qu’elles appartiennent à un pays qui ne sait plus nous contenir.
C’est pour cela que ces tentes m’ont touchée autrement. Elles donnent une forme extérieure à ce que beaucoup portent intérieurement. Elles rendent visible cette condition libanaise de la discontinuité : recommencer, refaire, se déplacer, reconstruire, se méfier, attendre, repartir, se souvenir, taire, recommencer encore. Elles disent la dépossession des corps et celle des âmes. Elles disent ces existences qui cherchent un point d’appui dans un pays où chaque génération semble recevoir sa part d’effondrement, comme un héritage empoisonné.
Je pense à ceux qui dorment là, bien sûr, à la première nuit sous la toile, au bruit du tissu, aux voix trop proches, à la fatigue qui empêche le sommeil, aux enfants qui posent des questions impossibles, aux personnes âgées arrachées à leurs repères, aux femmes qui tentent de fabriquer un peu d’intimité, aux hommes qui tournent en rond dans une impuissance que personne ne devrait avoir à porter. Mais en pensant à eux, je pense aussi à nous tous, à cette manière qu’a la guerre de nous rendre étrangers à nos propres lieux. Une maison quittée dans la hâte devient une blessure, mais un pays dans lequel on ne se sent plus protégé devient aussi une forme de tente : un espace fragile, provisoire, traversé par le bruit, incapable de garantir l’épaisseur d’une vraie sécurité.
La mer, dans ce dessin, n’a rien d’une ouverture. Elle est là, immense, presque indifférente, face à des tentes où personne n’a choisi le voyage. Elle ressemble à un horizon qui a perdu sa fonction. Elle regarde les vivants sans leur offrir de passage. Derrière les tentes, la ville se tient noire, grattée, verticale, abîmée. Entre la ville et la mer, il y a ce bleu qui occupe tout, ce bleu qui dit : voici le pays quand ses fractures deviennent visibles, voici ce qui arrive quand l’histoire, la guerre, la corruption, la peur de l’autre et l’abandon se rejoignent dans un même espace.
Je ne veux pas rendre ces tentes belles. Je ne veux pas que le dessin transforme la douleur en une image supportable. Ce bleu me dérange justement parce qu’il attire le regard. Il possède une force visuelle qui pourrait presque séduire, alors qu’il désigne une dépossession. Il faut se méfier de cette beauté-là, de cette capacité qu’a l’image d’organiser le désastre, à lui donner une couleur, une composition, une distance. Dessiner, ici, revient pour moi à rester devant ce qui me dérange, à refuser que l’image passe trop vite, à suivre la ligne jusqu’à ce qu’elle touche quelque chose de plus ancien que l’actualité.
Ce que je vois dans ces tentes bleues, ce sont des maisons absentes, des villages suspendus, des clés inutiles pour l’instant, des enfants qui apprennent trop tôt la géographie de la peur, des parents qui tiennent debout par devoir, des vieillards qui perdent le fil des lieux, des soignants tués alors qu’ils allaient vers les blessés, des morts dont le nombre augmente plus vite que notre capacité à les pleurer. Je vois aussi cette part du Liban qui préfère parfois déplacer la faute sur les victimes plutôt que de regarder ce qui l’a rendu si vulnérable : un État vidé par la corruption, des communautés enfermées dans leurs angoisses, une mémoire de guerre civile mal digérée, une animosité réciproque toujours prête à remonter à la surface, une peur de l’autre qui finit par détruire le sens même du pays.
Nous vivons tous sous des formes différentes de bâches bleues. Certaines sont réelles, plantées sur l’asphalte, visibles de tous, exposées au vent et au jugement. D’autres sont mentales, héritées, familiales, politiques, enfouies dans les corps. Elles couvrent nos peurs, nos déplacements passés, nos défaites intimes, nos colères non dites, nos villes perdues, nos villages quittés, nos enfances coupées, nos appartenances blessées, nos exils multiformes… Éternels étrangers…
- En haut de page: “Tous déplacés”, un de mes dessins hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026. Inspiré par l’une des photographies de Nabil Ismail (voir ci-dessous).


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