Je suis hantée par une obsession: la question environnementale. Ce n’est pas une posture intellectuelle, c’est une affaire de sang. C’est l’héritage viscéral de ma grand-mère Alice et de ma mère Sylvana, ces femmes qui m’ont appris à chérir la terre comme une extension de notre propre peau. Et pourtant, en regardant aujourd’hui les terres du Sud de mon pays dévastées, littéralement massacrées dans un silence assourdissant qui englobe les humains et les écosystèmes, je suis saisie d’un vertige paralysant. À quoi bon? À quoi bon continuer à dessiner ces fragments, à quoi bon écrire, à quoi bon chanter quand le sol même qui porte nos voix est en train de rendre l’âme? Il y a une indécence grotesque à s’acharner sur les mots, les formes, les couleurs et les sons, alors que la physique des missiles redessine notre géographie à coups de métaux lourds.
On nous abreuve de concepts dont la date de péremption est dépassée depuis des décennies. On s’égosille à prononcer les mots “cessez-le-feu” ou “cessation des hostilités” avec le zèle d’un prêtre pratiquant un exorcisme sur un cadavre déjà froid, comme si cette incantation magique allait brusquement suspendre la trajectoire des explosifs ou forcer le réel à s’aligner sur les communiqués de presse de l’ONU. On nous balance du “post-guerre” et de la “reconstruction” à toutes les sauces, avec l’optimisme lobotomisé d’un agent immobilier vendant un triplex sur une faille sismique en pleine activité. Mais pendant que les diplomates ajustent leurs cravates, la terre, elle, se fissure sous une pluie de particules fines et de résidus chimiques, transformant notre espace vital en une géographie de l’absolument inhabitable.
Ce divorce consommé entre le dictionnaire et le terrain n’est pas un simple accident linguistique; c’est un anesthésiant collectif. On nous empêche de nommer le “cide” qui s’ajoute à tous les autres: l’écocide. Ce concept, que les juristes internationaux caressent encore avec la prudence de bureaucrates effrayés par leur propre ombre, s’incarne ici dans une destruction méthodique et durable. On ne parle pas de vitres brisées ou de villages à repeindre, mais d’une reconfiguration du territoire à l’échelle biogéochimique. C’est une altération de l’être même du sol. Des milliers d’hectares de forêts ne sont pas simplement brûlés; ils sont rayés de la carte en tant que régulateurs climatiques, en tant que réservoirs de biodiversité, en tant qu’archives vivantes de nos lignées. Les terres agricoles de mon enfance ne sont pas seulement endommagées; elles sont saturées de résidus qui s’inscrivent dans le temps long, migrant, s’infiltrant, s’accumulant dans la sève. Et ces millions de tonnes de gravats que l’on appelle avec une désinvolture presque obscène des “débris”? Ils sont actifs. Chimiquement, écologiquement, politiquement. Ils transportent la guerre dans l’après, ils prolongent la destruction au-delà de l’événement, ils fabriquent un futur contaminé où même le silence sera toxique.
Réduire ce désastre à un tableur Excel pour écologistes en quête de statistiques serait une faute de catégorie majeure. Ce que nous observons au Liban, c’est une rupture anthropologique et ontologique totale. Perdre sa terre, ce n’est pas seulement perdre un titre de propriété ou des oliviers centenaires dont on aimait flatter l’écorce; c’est voir s’effondrer un rapport au monde, une manière d’habiter le temps, de se projeter, de transmettre ce que fut légué. Le Liban n’est pas un simple décor géographique posé entre mer et montagnes pour cartes postales nostalgiques, mais c’est une stratification de mémoires, une densité symbolique. En rasant cette terre, on ne vise pas seulement le présent, on sectionne les nerfs invisibles qui relient les générations entre elles. On transforme un espace habité, chargé de récits, de gestes et de rites, en une surface fonctionnelle, plane, sans profondeur, où l’histoire ne peut plus s’écrire parce qu’il n’y a plus de papier pour la recevoir.
Cet effacement est au-delà du matériel… Il est cognitif. À mesure que le territoire disparaît physiquement, c’est notre capacité même à nous représenter ce territoire qui s’érode. Les lieux perdent leur nom, les repères s’effacent dans la fumée, et l’imaginaire se contracte en même temps que le sol. C’est une violence qui a l’élégance sinistre de la discrétion: elle ne produit pas toujours le choc visuel d’un corps ensanglanté en prime time, mais elle agit à bas bruit, par infiltration. Elle transforme lentement les conditions de survie jusqu’à ce que la question de l’identité devienne une abstraction presque insultante. Que signifie encore “être d’ici” quand le sol sous vos pieds est chimiquement instable ou juridiquement inaccessible? Que reste-t-il d’un peuple lorsque les paysages qui structuraient son âme deviennent méconnaissables pour les siècles à venir?
Un exil géographique? Oui, mais plus, un exil écologique et métaphysique. Un déplacement qui concerne les corps, et les conditions mêmes de leur inscription dans l’existence. On quitte une maison? Oui, mais plus, on est expulsé d’un écosystème, d’une matrice de vie. Il n’y a pas d’après-guerre ici, car la guerre a changé de phase; elle est devenue gazeuse, liquide, souterraine. Elle est dans l’air que nous respirons et dans l’eau qui irrigue nos doutes.
Alors de grâce, ne me posez pas la question de la reconstruction. Déjà parce que le massacre continue en direct pendant que nous parlons, mais aussi parce qu’il faudrait d’abord affronter l’inconfort de la seule question honnête : reconstruire quoi, sur quoi, et pour qui, et avec quel reste de monde encore habitable, encore respirable, encore pensable? Ce qui s’effondre ici ne relève pas du béton ou des infrastructures; c’est la trame même de notre rapport au réel qui se déchire, ce fil invisible qui reliait le corps à la terre, l’existence à un lieu, le temps à une continuité.
La terre, qui portait sans bruit, cesse d’être un appui pour devenir une énigme, presque une menace. Elle ne répond plus, ou mal. Elle se dérobe. Et dans ce retrait, quelque chose d’intime se fracture, une sensation viscérale de ne plus appartenir, de ne plus pouvoir s’inscrire nulle part. L’identité, que l’on croyait ancrée dans des paysages, des odeurs, des saisons, se met à dériver, comme si elle avait perdu son point de gravité. Le sol disparaît, oui, mais plus,… une manière d’être au monde, une possibilité d’habiter le réel sans se sentir en sursis.
Ce qui se joue au Liban déborde largement ses frontières. On y voit à nu ce que beaucoup préfèrent encore ignorer ailleurs: une condition où la terre cesse d’être une évidence pour devenir une variable instable, négociée, sacrifiée, absorbée par une logique de destruction qui ne connaît plus de limites. Une condition où l’humain, en s’attaquant à ce qui le porte, entame une forme d’auto-effacement, lent, profond, presque irréversible.
Dans ce chaos, le Liban ne se réduit pas à une tragédie locale. Il devient un seuil, une exposition brutale de ce qui advient lorsque le monde se retire sous nos pieds. Un avertissement, oui, mais surtout une expérience en cours : celle d’un humain désancré, qui continue d’avancer sur une terre devenue étrangère, comme si elle avait cessé de le reconnaître, ou pire, comme si elle n’avait plus rien à lui offrir en retour.
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Image: “Ide”, une de mes oeuvres hybrides, sketch sur papier et Procreate, 2026.
Quelques références sur l’écocide au Liban
- CNRS-L (Conseil National de la Recherche Scientifique – Liban)
Guiding the Steps Towards a Post-War Recovery of Lebanon’s Natural Ecosystems (2023–2025).
Rapport scientifique complet basé sur analyses de terrain, imagerie satellite et études environnementales multisectorielles (sols, air, eau, écosystèmes, agriculture, gravats). Document fourni (PDF). Voir le résumé ci-dessous. - World Bank, United Nations, European Union
Lebanon Rapid Damage and Needs Assessment (RDNA) (2024–2025).
Estimation des dommages économiques et environnementaux liés au conflit.
https://www.worldbank.org - Reuters (2026)
- “Israeli military tells residents of eight Lebanese towns to leave” (30 avril 2026)
https://www.reuters.com/world/middle-east/israeli-military-tells-residents-eight-lebanese-towns-outside-buffer-zone-leave-2026-04-30/ - “More than 1 million in Lebanon expected to face acute food insecurity” (29 avril 2026)https://www.reuters.com/world/middle-east/more-than-1-million-lebanon-expected-face-acute-food-insecurity-hunger-monitor-2026-04-29/
- “Death of a Lebanese village” (2026)
https://www.reuters.com/world/middle-east/death-lebanese-village-2026-04-30/
- “Israeli military tells residents of eight Lebanese towns to leave” (30 avril 2026)
- Al Jazeera (2025)
“Scorching the Monk Forest: Israel’s ecocide in southern Lebanon”
https://www.aljazeera.com/features/2025/12/23/scorching-the-monk-forest-israels-ecocide-in-southern-lebanon - Human Rights Watch / ReliefWeb (2026)
“Lebanon: Israel unlawfully using white phosphorus”
https://reliefweb.int/report/lebanon/lebanon-israel-unlawfully-using-white-phosphorus - Le Monde (2026)
“Lebanon condemns Israeli glyphosate attack in country’s south”
https://www.lemonde.fr/en/international/article/2026/02/09/lebanon-condemns-israeli-glyphosate-attack-in-country-s-south_6750310_4.html - World Economic Forum
“What is ecocide?” (2021)
https://www.weforum.org/stories/2021/08/ecocide-environmental-harm-international-crime/ - Stop Ecocide Foundation
Définition juridique de l’écocide
https://ecocidelaw.com
Arab Reform Initiative (2026)
“Responding to Ecocide in Lebanon”
https://www.arab-reform.net/publication/responding-to-ecocide-in-lebanon/

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