Session de préparation aux concours de médecine de l’USJ

Classe de culture générale avec Dr. Pamela Chrabieh, Nazareth-Achrafieh, Liban, Décembre 2019

Dernier jour de la session de préparation aux concours des facultés de médecine générale et de médecine dentaire de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, organisée par SPCE en partenariat avec SPNC.

Fiers d’être bavards

Hier soir au centre-ville de Beyrouth près de la place des Martyrs. Agora citoyenne

Plus de 40 jours que la révolution du 17 octobre au Liban est en cours. Des centaines de milliers de citoyens et citoyennes de toutes générations et appartenances investissent pacifiquement les places publiques, les rues et les réseaux sociaux.

En dépit de la décentralisation du mouvement et l’inexistence d’un leadership ‘vertical’, les revendications communes sont nombreuses: la formation d’un gouvernement indépendant du pouvoir en place, la lutte contre la corruption et la paralysie étatiques, des mesures d’urgence pour mettre fin à la crise économique, une nouvelle loi électorale inclusive, des élections parlementaires anticipées, et la déconfessionnalisation du système de gestion socio-politique de la diversité.

En d’autres termes, les libanais révolutionnaires revendiquent le droit de vivre dignement et en paix. Comment le font-ils? En chantant, dansant, formant des chaînes humaines, dialoguant, etc., et ce à l’aide de marmites, de musique, de graffitis, d’un savoir-faire au service de la communauté, d’une pensée critique, et beaucoup de bavardage.

Dire que le bavardage est futile, c’est oublier que l’interaction sociale et la communion humaine n’auraient jamais vu le jour sans conversations, et de là, sans prise de parole, écoute et respect mutuels, entraide et solidarité… Dire que le bavardage est synonyme de commérage et échanges verbaux insensés, c’est ne pas reconnaître la puissance des libanais (une partie des libanais) à diriger leur propre destin. Dire que le bavardage est un excès de paroles, c’est passer outre son importance dans la construction d’une société pluraliste.

En fait, le bavardage est un instrument indispensable pour des individus qui veulent devenir sujets à part entière. Celui-ci est même devenu une pratique de choix depuis le 17 octobre puisqu’il fait entendre les voix que l’histoire contemporaine du Liban a marginalisées depuis la guerre des années 70-80 du siècle dernier au détriment de celles des faiseurs de guerre, des mafieux et des corrompus. Le bavardage révolutionnaire n’est pas un écoulement incontrôlé d’un parler exercé par une collectivité ‘hystérique’ à la solde des ambassades, ni artifice, mensonge ou impuissance. Lorsque les révolutionnaires bavardent à longueur de journée à la télé, sur Facebook, Twitter et WhatsApp, et au cœur des grandes villes et des villages du Sud au Nord du Liban, et de la capitale à la vallée de la Bekaa, ils partagent leurs souffrances, leurs malaises et leurs rêves. Le bavardage est ainsi métaphore pour dire leur quasi-absence de l’espace public, mais aussi leur résistance culturelle, leur plaisir, et leur complicité. Ainsi, le bavardage devient lieu de pouvoir.

Si la révolution du 17 octobre ne fait pas (encore) rouler les têtes de ceux qui les ont trahis, volés et assassinés, elle aurait du moins réussi à transgresser les interdits, à briser les tabous, à faire éclater des dynamiques de protestation, et à construire des ponts intercommunautaires et intergénérationnels. Elle aurait réussi à incarner la prise de droit par le fait de dire, et à délivrer de nombreux libanais de leurs mémoires meurtries et des ghettos des identités meurtrières.

Liban, messages pour un pays

Bonsoir chers amis-es! Le temps est venu pour nous entraider vu la situation économique catastrophique au Liban et l’annulation du Salon du Livre Francophone. Une maison d’édition locale lance un appel à acheter un ou plusieurs livres des 22 qui étaient prévus pour ce Salon, dont cet ouvrage collectif sur le Liban auquel j’ai participé. Vous pouvez vous procurer les livres sur ce site-web et la livraison est garantie (au Liban elle est gratuite): www.noirblancetc.com Les livres ne sont pas vendus en librairie. Svp partagez l’appel !
Merci Bélinda Béatrice Ibrahim et courage 💕

Entrevue avec RFI sur la révolution au Liban

Mon entrevue cet après-midi sur Radio France Internationale (RFI) sur la révolution des femmes au Liban. A partir de la minute 33. Merci à Emmanuelle Bastide pour l’invitation !

“Depuis le 17 octobre, la population libanaise occupe la rue. A l’origine des contestations qui a rassemblé jusqu’à 1,5 millions de personnes, soit 20% de la population du pays, l’annonce d’une taxe sur la messagerie WhatsApp. Le pays a été immobilisé et le premier ministre a annoncé sa démission. Mais le mouvement ne faiblit pas et dénonce désormais les défaillances de l’Etat. Pénuries d’électricité et de gaz, chômage endémique, mariages précoces, dette abyssale, violences conjugales : quelles sont les revendications de la population dans ce pays où l’âge médian est de 29 ans ?

Avec:

Bilal TARABAY, Journaliste pigiste franco libanais à France 24, photojournaliste pour l’agence le pictorium, agence indépendante
Dalia OBEID, libanaise, activiste installée en France qui a beaucoup agi en faveur du mariage civil.
Souraya KARAM, étudiante en relations internationales et histoire à l’Université St Joseph de Beyrouth.
Pamela CHRABIEH, activiste féministe et pour la paix depuis 20 ans, docteur en sciences des religions, habite dans les environs de Beyrouth.
Mira MINKARA, guide touristique à Tripoli, fondatrice de « Mira’s guided tour » qui propose des visites guidées culturelles et historique de la ville”.

Source: Liban: que demande la jeunesse ? 7 milliards de voisins, RFI, 19 novembre 2019

Ala’ Abou Fakhr, martyr de la révolution, martyr national – article dans l’Orient-le-Jour

Lire l’article complet sur le site de L’Orient-le-Jour

Le meurtre du révolutionnaire Ala’ Abou Fakhr devant son épouse et son fils a ravivé dans ma mémoire le décès de mon beau-père Gebran Badine qui fut assassiné en Irak en 2004. Dans un article que j’avais publié en 2007 dans Scriptura (Université de Montréal), je posais à l’époque les questions suivantes : « Qui est Gebran ? (et donc, qui est Ala’ ?). Vaut-il la peine d’être remémoré ? Sa mort, à l’instar de beaucoup d’autres, compte-t-elle sur l’échiquier national ? »

Depuis des décennies, les meurtres et massacres perpétrés au Liban et dans la région de l’Asie de l’Ouest ne sont plus que des événements relégués aux oubliettes, des concours de circonstances, des accidents faisant partie du lot dit normal de la guerre et des révolutions. En ce sens, la mort de Gebran, de Ala’ et de bien d’autres encore ferait partie de l’ordre des choses, du cycle de la vie et de la mort. Elle ferait partie des tragédies enfouies dans les méandres de l’histoire, jugées par des politiciens, des historiens, des institutions médiatiques et des peuples entiers, inaptes à porter le qualificatif de mal absolu, d’horreur extrême, et donc inaptes à être même pointées du doigt. Or toute guerre constitue un génocide, et tout être humain ayant péri de la folie meurtrière vaut la peine d’être remémoré, pour que justement cesse cette folie.

Au Liban, il est habituellement demandé tant aux enfants qu’aux adultes de ne pas revenir sur le passé, de taire les blessures, de se murer dans un mutisme approbateur de la fatalité du destin, privilégiant la survie sociale et politique à la survie psychique et humaine. La société entière est soumise aux chuchotements et à l’autocensure qui font que la moindre pensée subversive est automatiquement réprimée. Cette omerta, ou loi du silence, est renforcée au niveau national par l’auto-amnistie des leaders de la guerre en 1991. En effet, la loi

n° 84 du 26 août 1991 a voulu voiler le passé récent en accordant une amnistie aux criminels pour tous les actes commis avant le 28 mars 1991. Cette loi fut élaborée en fonction de critères politiques et non des droits de l’homme. Les « seigneurs de la guerre » – expression utilisée en politologie libanaise – ont fait en sorte que leurs crimes soient oubliés. Or suffit-il d’affirmer que le passé n’existe plus en droit pour qu’il cesse d’exister dans la réalité et les consciences, pour que victimes et bourreaux se valent ?

L’oubli n’est qu’une illusion, le temps nous rattrape à grandes enjambées et la souffrance nous descend, même si nous tentons de fuir. « Gare au retour du refoulé ! » avait prévenu un célèbre architecte libanais lors d’une conférence en février 2004 intitulée « Le centre-ville, exploit ou fracture ? ». Comment tourner la page sur des milliers de morts, de blessés, de disparus, de déplacés, de prisonniers, d’émigrés forcés, de destructions, d’horreurs? Comment dépasser la peur qui marque sa présence et la dépression qui suit la fin de l’espoir ? Comment envisager ce qui sera sans tenir compte de ce qui a été ?

« Je désire savoir où sont les choses futures et passées, si l’on peut dire qu’elles sont. Si cette connaissance est au-dessus de moi, au moins je suis assuré qu’en quelque lieu qu’elles soient, elles n’y sont ni futures ni passées, mais présentes, puisque si elles y sont futures, elles n’y sont pas encore, et que si elles y sont passées, elles n’y sont plus. »

Aux interrogations de saint Augustin, dans les Confessions (livre XI, chapitre XVII), répondent certaines certitudes : si l’avenir n’est pas encore et si le passé n’est plus, celui-ci n’est pas sans influencer celui-là. En ce sens, un avenir pacifié ne peut être envisageable si la politique de la tabula rasa relevant de la terre brûlée est adoptée. Celui-ci requiert la reconnaissance de la douleur en la muant en souvenir fondateur qui puisse nous en affranchir, notamment en construisant une mémoire individuelle et collective de la guerre. Dans cette perspective, la parole ou la mise en récit de l’événement traumatique occupent une place centrale dans le processus thérapeutique qui constitue la base du processus de « peacebuilding » – construction de la paix. Donner un espace de parole, d’où l’on peut s’exprimer en toute sécurité et liberté, est indispensable pour passer de la simple reviviscence à la représentation, du souvenir au « ressouvenir » – un terme utilisé par Amin Maalouf et qui signifie une réécriture, un déchiffrage, un dévoilement, un travail de critique et d’autocritique (intériorisation), un projet herméneutique, un travail de deuil, un acte refondateur, une transformation – pour qu’on puisse dire les blessures, leur attribuer un sens, les comprendre et vivre avec.

En ce sens, le principe « œil pour œil, dent pour dent », ou la culture de la vendetta, devrait être remplacé par un processus réparateur impliquant toutes les parties, constituant une manière puissante d’aborder non seulement les préjudices matériels et physiques causés par les crimes, mais aussi les préjudices sociaux, psychologiques et relationnels. Cette démarche est centrée sur la victime, et la communauté et le dialogue en sont les éléments centraux. Le but n’est pas la vengeance, mais que la vérité soit connue et qu’une reconnaissance publique soit officiellement sanctionnée. Les auteurs de crimes de guerre et de tout crime ont beau répéter que personne n’entendra les victimes, que personne ne se soucie d’elles, que personne ne le saura jamais… D’où la nécessité de faire face à ce que le journaliste Lawrence Weschler qualifie d’« instant primordial » : « Qui était là ? Qui criait ? Qui se tenait aux côtés de la victime et que faisaient-ils ? Qui encore maintenant oserait écouter ses cris ? Qui souhaite le savoir ? Qui sera tenu responsable ? Et qui leur en demandera des comptes ? »

Source: https://www.lorientlejour.com/article/1195118/ala-abou-fakhr-martyr-de-la-revolution-martyr-national.html

Alaa Abou Fakhr, martyr de la révolution, martyr national

Le meurtre du révolutionnaire Alaa Abou Fakhr hier dans la nuit, devant son épouse et son fils, a ravivé ma mémoire du décès de mon beau-père Gebran Badine qui fut assassiné en Irak en 2004. Dans un article qui me fut publié en 2007 par Scriptura (Université de Montréal), je posais à l’époque les questions suivantes: “Qui est Gebran ? [et donc, qui est Alaa ?] Vaut-il la peine d’être remémoré ? Sa mort, à l’instar de beaucoup d’autres, compte-t-elle sur l’échiquier national ?”

Depuis des décennies, les massacres perpétrés au Liban et dans la région de l’Asie de l’Ouest ne sont plus que des événements relégués aux oubliettes, des concours de circonstances, des accidents faisant partie du lot dit normal de la guerre et des révolutions. En ce sens, la mort de Gebran, de Alaa et de bien d’autres encore, ferait partie de l’ordre des choses, du cycle de la vie et de la mort. Elle ferait partie des tragédies enfouies dans les méandres de l’Histoire, jugées par des politiciens, des historiens, des institutions médiatiques et des peuples entiers, inaptes à porter le qualificatif de mal absolu, d’horreur extrême, et donc inaptes à être même pointées du doigt. Or, toute guerre constitue un génocide, et tout être humain ayant péri de la folie meurtrière vaut la peine d’être remémoré, pour que justement cesse cette folie.

Au Liban par exemple, il est habituellement demandé tant aux enfants qu’aux adultes de ne pas revenir sur le passé, de taire les blessures, de se murer dans un mutisme approbateur de la fatalité du destin, privilégiant la survie sociale et politique à la survie psychique et humaine. La société entière est soumise aux chuchotements et à l’autocensure qui font que la moindre pensée subversive est automatiquement réprimée. Cette omerta ou loi du silence est renforcée au niveau national par l’auto-amnistie des leaders de la guerre en 1991. En effet, la loi no.84 du 26 août 1991 a voulu voiler le passé récent en accordant une amnistie aux criminels pour tous les actes commis avant le 28 mars 1991. Cette loi fut élaborée en fonction de critères politiques et non des droits de l’Homme. Les ‘Seigneurs de la guerre’ – expression utilisée en politologie Libanaise – ont fait en sorte que leurs crimes soient oubliés. Or, suffit-il de d’affirmer que le passé n’existe plus en droit pour qu’il cesse d’exister dans la réalité et les consciences, pour que victimes et bourreaux se valent ?

L’oubli n’est qu’une illusion, le temps nous rattrape à grandes enjambées et la souffrance nous descend, même si nous tentons de fuir. « Gare au retour du refoulé ! », avait prévenu un célèbre architecte Libanais lors d’une conférence en février 2004 intitulée « Le centre-ville, exploit ou fracture? ». Comment tourner la page sur des milliers de morts, de blessés, de disparus, de déplacés, de prisonniers, d’émigrés forcés, de destructions, d’horreurs ? Comment dépasser la peur qui marque sa présence et la dépression qui suit la fin de l’espoir ? Comment envisager ce qui sera sans tenir compte de ce qui a été ?

« Je désire savoir où sont les choses futures et passées, si l’on peut dire qu’elles sont. Si cette connaissance est au-dessus de moi, au moins je suis assuré qu’en quelque lieu qu’elles soient, elles n’y sont ni futures ni passées, mais présentes, puisque si elles y sont futures, elles n’y sont pas encore, et que si elles y sont passées, elles n’y sont plus ».

Aux interrogations de Saint Augustin, dans les Confessions (livre XI, chapitre XVII), répondent certaines certitudes : si l’avenir n’est pas encore et si le passé n’est plus, celui-ci n’est pas sans influencer celui-là. En ce sens, un avenir pacifié ne peut être envisageable si la politique de la tabula rasa relevant de la terre brûlée est adoptée. Celui-ci requiert la reconnaissance de la douleur en la muant en souvenir fondateur qui puisse nous en affranchir, notamment en construisant une mémoire individuelle et collective de la guerre. Dans cette perspective, la parole ou la mise en récit de l’événement traumatique occupe une place centrale dans le processus thérapeutique qui constitue la base du processus de ‘peacebuilding’ – construction de la paix. Donner un espace de parole, d’où l’on peut s’exprimer en toute sécurité et liberté, est indispensable pour passer de la simple reviviscence à la représentation, du souvenir au « ressouvenir » – un terme utilisé par Amin Maalouf et qui signifie une réécriture, un déchiffrage, un dévoilement, un travail de critique et d’auto-critique (intériorisation), un projet herméneutique, un travail de deuil, un acte refondateur, une transformation – pour qu’on puisse dire les blessures, leur attribuer un sens, les comprendre et vivre avec.

En ce sens, le principe ‘œil pour œil, dent pour dent’ ou la culture de la vendetta devraient être remplacés par un processus réparateur impliquant toutes les parties, constituant une manière puissante d’aborder non seulement les préjudices matériels et physiques causés par les crimes, mais aussi les préjudices sociaux, psychologiques et relationnels. Cette démarche est centrée sur la victime, et la communauté et le dialogue en sont les éléments centraux. Le but n’est pas la vengeance, mais que la vérité soit connue et qu’une reconnaissance publique soit officiellement sanctionnée. Les auteurs de crimes de guerre et de tout crime ont beau répéter que personne n’entendra les victimes, que personne ne se soucie d’elles, que personne ne le saura jamais… D’où la nécessité de faire face à ce que le journaliste Lawrence Weschler qualifie d’ « instant primordial » :

« Qui était là ? Qui criait ? Qui se tenait aux côtés de la victime, et que faisaient-ils ? Qui, encore maintenant oserait écouter ses cris ? Qui souhaite le savoir ? Qui sera tenu responsable ? Et qui leur en demandera des comptes ? »

Pour l’article complet: Pamela Chrabieh “En mémoire de Gebran Badine”, Scriptura Nouvelle Série (Faculté de Théologie et de Sciences de Religions de l’Université de Montréal, Québec, Canada). Vol.9-1, 2007, p.109-118.

عن الحوار الإسلامي المسيحي، ذاكرة الحرب وبناء السلام في لبنان

Interested in the subject on Interfaith Dialogue, War Memory and Peacebuilding? This is the full version of my article, and you can have access to the PDF file on Telos’ site: https://www.telosmagazine.org/