Hier soir au centre-ville de Beyrouth près de la place des Martyrs. Agora citoyenne

Plus de 40 jours que la révolution du 17 octobre au Liban est en cours. Des centaines de milliers de citoyens et citoyennes de toutes générations et appartenances investissent pacifiquement les places publiques, les rues et les réseaux sociaux.

En dépit de la décentralisation du mouvement et l’inexistence d’un leadership ‘vertical’, les revendications communes sont nombreuses: la formation d’un gouvernement indépendant du pouvoir en place, la lutte contre la corruption et la paralysie étatiques, des mesures d’urgence pour mettre fin à la crise économique, une nouvelle loi électorale inclusive, des élections parlementaires anticipées, et la déconfessionnalisation du système de gestion socio-politique de la diversité.

En d’autres termes, les libanais révolutionnaires revendiquent le droit de vivre dignement et en paix. Comment le font-ils? En chantant, dansant, formant des chaînes humaines, dialoguant, etc., et ce à l’aide de marmites, de musique, de graffitis, d’un savoir-faire au service de la communauté, d’une pensée critique, et beaucoup de bavardage.

Dire que le bavardage est futile, c’est oublier que l’interaction sociale et la communion humaine n’auraient jamais vu le jour sans conversations, et de là, sans prise de parole, écoute et respect mutuels, entraide et solidarité… Dire que le bavardage est synonyme de commérage et échanges verbaux insensés, c’est ne pas reconnaître la puissance des libanais (une partie des libanais) à diriger leur propre destin. Dire que le bavardage est un excès de paroles, c’est passer outre son importance dans la construction d’une société pluraliste.

En fait, le bavardage est un instrument indispensable pour des individus qui veulent devenir sujets à part entière. Celui-ci est même devenu une pratique de choix depuis le 17 octobre puisqu’il fait entendre les voix que l’histoire contemporaine du Liban a marginalisées depuis la guerre des années 70-80 du siècle dernier au détriment de celles des faiseurs de guerre, des mafieux et des corrompus. Le bavardage révolutionnaire n’est pas un écoulement incontrôlé d’un parler exercé par une collectivité ‘hystérique’ à la solde des ambassades, ni artifice, mensonge ou impuissance. Lorsque les révolutionnaires bavardent à longueur de journée à la télé, sur Facebook, Twitter et WhatsApp, et au cœur des grandes villes et des villages du Sud au Nord du Liban, et de la capitale à la vallée de la Bekaa, ils partagent leurs souffrances, leurs malaises et leurs rêves. Le bavardage est ainsi métaphore pour dire leur quasi-absence de l’espace public, mais aussi leur résistance culturelle, leur plaisir, et leur complicité. Ainsi, le bavardage devient lieu de pouvoir.

Si la révolution du 17 octobre ne fait pas (encore) rouler les têtes de ceux qui les ont trahis, volés et assassinés, elle aurait du moins réussi à transgresser les interdits, à briser les tabous, à faire éclater des dynamiques de protestation, et à construire des ponts intercommunautaires et intergénérationnels. Elle aurait réussi à incarner la prise de droit par le fait de dire, et à délivrer de nombreux libanais de leurs mémoires meurtries et des ghettos des identités meurtrières.

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