Tout est en ordre, dit la machine

Il y a d’abord cet arbre… Dans la géographie du chasseur, un arbre n’est pas un refuge. C’est un défaut de lecture, un bug chromatique, un pixel vert qui tente d’interrompre la netteté d’un écran thermique. Sous son feuillage, deux silhouettes retiennent leur souffle. Devant elles, la carcasse fumante de la voiture qui les précédait.

Il est 14 h 30. La bureaucratie de l’abattoir se met en marche avec cette politesse glacée que savent produire les machines bien huilées. On appelle la Croix-Rouge, on alerte la Finul, on active des “mécanismes” de coordination. On demande au prédateur s’il consentira à laisser passer ceux qui viennent ramasser les corps et tenter de sauver les vivants. La réponse tarde. Comme toujours. C’est l’intermède diplomatique, ce moment obscène où l’on attend qu’une autorisation descende d’un état-major pour que des secouristes puissent s’avancer sur le goudron.

À 16 h, le chasseur reprend la main. La deuxième “frappe” ne vise pas les corps, mais le véhicule vide des deux femmes. Geste de méthode, presque de signature: on ferme les issues, on réduit le champ des possibles. Entre-temps, elles se sont réfugiées dans un immeuble, croyant peut-être que le béton protège mieux que les feuilles. Erreur de syntaxe. Dans la logique de la “menace immédiate”, tout abri devient suspect, tout mur une cible potentielle, tout garage un objectif militaire.

À 16 h 25, le troisième raid achève la démonstration.

L’immeuble s’effondre sur lui-même avec cette précision que les communiqués appellent chirurgicale. A* est ensevelie sous les gravats, au niveau du rez-de-chaussée. La “ligne de défense avancée” est sauve. Mais parce que la cruauté aime les reprises, les secouristes qui tentent d’approcher sont accueillis par des grenades assourdissantes et des tirs. Il ne suffit pas de massacrer; il faut aussi empêcher qu’on répare, qu’on dégage, qu’on arrache encore quelqu’un à la mort.

Alors le silence retombe. Jusqu’à 19 h 30, heure à laquelle les pelleteuses reçoivent enfin l’onction officielle. Sous la lumière blafarde des projecteurs, on fouille pendant des heures ce qu’il reste du bâtiment, ce qu’il reste d’un refuge, ce qu’il reste d’une présence humaine. Il faudra trois heures encore pour extraire le corps de celle qui, des mois plus tôt, avait déjà reçu des menaces de mort par WhatsApp. Comme un rappel. Comme un rendez-vous différé.

À 23 h, le corps est retrouvé. La procédure est close…

Ce récit n’est pas une fiction sur la gestion des risques en zone de guerre. C’est la chronique réelle du 22 avril 2026 à Tiri, dans le sud du Liban.

La silhouette sous l’arbre s’appelait Amal Khalil. Elle était journaliste.

Elle n’est pas morte dans le chaos indistinct d’une guerre. Elle a été traquée dans une séquence en trois temps: une première “frappe”, une attente forcée, un refuge visé, puis l’empêchement méthodique du secours. Elle avait été menacée. Elle a été ciblée. Puis ensevelie. Et pendant ce temps, le langage officiel a continué de faire son travail: parler de coordination, de sécurité, d’examen en cours.

Tout est en ordre, dit toujours la machine, quand elle a fini de tuer…

RIP 🙏

#liban #lebanon

* Image: une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

* Ce texte (comme tous mes textes et mes dessins/illustrations/photos publiés ici et sur les réseaux sociaux) est libre de partage, au Liban comme ailleurs. Il peut être relayé, à condition de respecter une règle simple: en mentionnant clairement mon nom. Cette exigence n’est ni formelle ni accessoire; elle relève du respect le plus élémentaire de la propriété intellectuelle et du travail de pensée. Constater la circulation de mes textes et de mes dessins/illustrations/photos sans attribution est devenu, malheureusement, une pratique courante; il est temps d’y opposer une éthique minimale. Merci donc de partager en créditant dûment.

Leave a comment