La déambulation somnambulique sur nos écrans ressemble de plus en plus à une marche forcée dans le charnier à ciel ouvert de la conscience humaine, un espace où nous ne circulons plus parmi des images, mais au milieu de décombres psychiques, de ruines d’enfance et de visages méthodiquement arrachés à leur propre biographie pour devenir des pixels interchangeables, consommés entre deux notifications avant d’être jetés aux oubliettes de l’algorithme.
Et si c’était vous, justement, ce pixel que l’on balaie du pouce? Si c’était votre maison réduite à une poussière grise, votre enfant transformé en “contenu sensible”, votre mère suppliant une caméra indifférente pendant qu’un inconnu, quelque part, commente votre agonie comme on commente une mauvaise série?
Chaque rictus numérique déposé sous l’image d’un corps supplicié, chaque “donnez-moi une boîte de mouchoirs haha”, chaque “c’est la guerre, les gens meurent”, chaque “ce n’est pas vrai, c’est de l’IA”, ou chaque “ce sont des terroristes, ils méritent ce qu’il leur advient” ne relève pas de la simple faute de goût, mais d’une panne synaptique majeure, le symptôme d’une empathie en état de mort cérébrale, une sensibilité devenue trop atone pour reconnaître le vivant là où il hurle.
Ce que nous (certains d’entre nous) observons – ou ce que nous subissons – n’est pas une simple crise de la courtoisie numérique, mais une véritable démission de la perception morale où l’on voit tout sans jamais rien regarder, où l’image est reçue mais ne traverse plus rien, transformant l’enfant déchiqueté en vulgaire élément du flux et le journaliste assassiné en banale mise à jour logicielle.
S’asseoir dans le confort capitonné de son salon pour ironiser sur l’agonie d’autrui ne témoigne d’aucune lucidité, ni d’une quelconque force de caractère; c’est l’aveu d’un blindage de pacotille, une manière de s’humilier soi-même en tentant d’humilier la douleur pour ne pas avoir à la ressentir.
Le sarcasme devient alors l’armure minable des lâches, un luxe de l’indifférence homologuée qui permet de transformer l’horreur en divertissement participatif, parce que son accueil exigerait une réponse intérieure que beaucoup sont désormais incapables de formuler.
Cette psychologie de l’indifférence est d’autant plus terrifiante qu’elle se drape dans le pragmatisme: à force de statistiques, dix morts deviennent un bruit de fond, cent morts une abstraction, et mille morts une simple donnée comptable qui ne convoque plus la conscience, mais nourrit seulement la lassitude.
Il existe un plaisir pervers, presque pornographique, à se croire du côté des intouchables, à observer le Liban, la Palestine ou n’importe quel champ de ruines contemporain comme une anomalie géographique réservée à des peuples condamnés par avance, en oubliant que l’histoire n’a jamais signé de contrat d’immunité diplomatique avec personne.
La déshumanisation commence par cette chirurgie sémantique où l’on remplace “enfant” par “dommage collatéral”, “foyer” par “infrastructure” et “peuple” par “menace”, un lexique de l’abattoir qui prépare le terrain de la violence en rendant l’autre moins réel, donc sa mort plus acceptable.
Les réseaux sociaux n’ont pas inventé cette cruauté, mais ils l’ont industrialisée, offrant à chacun la possibilité d’applaudir une pulvérisation territoriale depuis son canapé, sans l’odeur du sang ni la poussière dans les bronches, une distance qui agit comme le grand anesthésiant moral de notre époque.
On finit par se demander si ce flot de fiel provient de consciences réelles ou de l’aphasie programmée de bots en campagne, mais le résultat est identique: un climat où la compassion est traitée comme une naïveté suspecte et où rappeler qu’un enfant tué était d’abord un enfant avant d’être une “cible” semble devenu un acte de subversion radicale.
Pourtant, une intelligence sans compassion n’est qu’une machine à justifier la barbarie, un calculateur froid capable de hiérarchiser les vies sans jamais comprendre que l’humanité se mesure précisément à ce que l’on refuse d’étouffer en soi pour rester atteint.
La question n’est pas sentimentale, elle est le dernier test de notre appartenance à l’espèce: et si c’était vous ?
Si c’était votre toit qui s’effaçait, votre frère que l’on ne reconnaissait plus qu’à un lambeau de tissu, votre mère suppliant une caméra indifférente et votre ville réduite à une simple grille de coordonnées pour un drone opéré par un adolescent à trois mille kilomètres de là ?
Que ressentiriez-vous si, face à votre ultime seconde, un inconnu réclamait une boîte de mouchoirs pour amuser la galerie ?
Se croire protégé par un passeport, une alliance ou une économie est une erreur de calcul historique dont la roue se chargera de nous rappeler le prix, car la stabilité est un prêt à court terme que l’histoire récupère toujours avec une brutalité obscène.
La haine que l’on injecte dans les réseaux ne reste jamais confinée aux écrans; elle s’infiltre dans les lois, dans les silences et dans les regards, préparant les esprits à accepter demain ce qui était impensable hier.
En déshumanisant l’autre pour s’épargner de souffrir avec lui, on finit par se priver de la seule chose qui pourrait encore nous sauver: la capacité d’être touché, devenant ainsi les architectes d’un monde où plus personne ne viendra lorsque notre propre tour de devenir un simple pixel arrivera.
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*Note sur l’image: une photo que j’ai prise d’une localité au Mont-Liban avec vue sur Beyrouth et la mer il y a quelques jours. Cette photographie n’est pas un simple paysage; elle incarne précisément la distance dont parle ce texte. Vue d’en haut, la ville se dilue dans la brume, les vies s’effacent derrière les volumes, et l’humain disparaît au profit d’une abstraction presque apaisante. Ce recul, confortable et silencieux, est le même qui transforme la souffrance en spectacle supportable sur nos écrans. D’ici, rien ne crie, rien ne saigne, rien ne dérange, et c’est justement cela qui inquiète. Parce que c’est dans cette distance, dans cette beauté intacte, que commence la possibilité de ne plus sentir.
* Ce texte (comme tous mes textes et mes dessins/illustrations/photos publiés ici et sur les réseaux sociaux) est libre de partage, au Liban comme ailleurs. Il peut être relayé, à condition de respecter une règle simple: en mentionnant clairement mon nom. Cette exigence n’est ni formelle ni accessoire; elle relève du respect le plus élémentaire de la propriété intellectuelle et du travail de pensée. Constater la circulation de mes textes et de mes dessins/illustrations/photos sans attribution est devenu, malheureusement, une pratique courante; il est temps d’y opposer une éthique minimale. Merci donc de partager en créditant dûment.

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