Chronique d’une Chasse à l’Enfant

Il y a une élégance insoupçonnée, presque suspecte, dans la manière dont la technologie contemporaine gère notre disparition. Ce samedi 9 mai 2026, à Nabatiyé, au sud du Liban, le ciel a cessé d’être une simple voûte météorologique pour devenir une bureaucratie de la mort particulièrement zélée. L’histoire est d’une simplicité désarmante, de celles qui s’écrivent en trois frappes et un silence définitif.

Un homme et une enfant. Lui, Syrien, ayant sans doute traversé une décennie de décombres pour venir s’échouer dans la gueule d’un autre “-cide”; elle, douze ans, l’âge où l’on devrait s’inquiéter de ses leçons de maths et non de la trajectoire d’un drone au-dessus d’une moto. Ils avançaient dans la poussière du Sud, ce modeste équipage de vaincus, ignorant que dans l’œil de verre du drone – ce MK devenu chez nous un nom presque générique de la terreur -, ils n’étaient déjà plus, peut-être, que des silhouettes à régulariser.

La première frappe fut une prise de contact, une ponctuation de métal sur le bitume. La moto s’arrête, le chaos commence. Mais la machine, dans sa mansuétude mécanique, n’aime pas les dossiers inachevés. La deuxième frappe est venue cueillir le père, le rendant à la terre avec une précision de métronome, alors qu’il tentait, dans un ultime réflexe de vivant, de s’arracher au cercle de feu.

C’est ici que le génie de l’horreur déploie sa plus belle focale. L’enfant, projetée, blessée, mais encore habitée par ce souffle têtu que les machines détestent, a réussi à s’éloigner. Cent mètres. Une distance dérisoire pour un coureur, mais une éternité de supplice sous le regard d’un voyeurisme balistique qui ne cligne jamais des paupières. Cent mètres d’asphalte, de poussière, de douleur, sous l’optique grossissante d’une guerre qui a pris le temps de suivre la petite silhouette s’étirer vers une vie qui l’abandonnait déjà. La troisième frappe fut le point final, le tampon administratif sur un acte de décès pré-rempli. On l’a emmenée à l’hôpital pour la forme, pour la statistique, pour que le ministère de la Santé puisse confirmer ce que le drone semblait déjà avoir décidé depuis le premier balayage : à douze ans, on ne gagne pas contre une taxonomie macabre télécommandée.

On nous parlera, avec cette morgue diplomatique dont le monde a le secret, de “cibles légitimes” et de “précision chirurgicale”. On nous invitera, comme à chaque massacre, à cultiver cette fameuse “résilience”. Mais il n’y a pas de résilience dans le corps d’une fillette déchiqueté après avoir tenté de s’éloigner sur cent mètres. Il n’y a que la démonstration brute d’un crime de guerre permanent (d’un gén**), où même le mouvement le plus banal, un père emmenant sa fille sur une moto, devient une sentence de mort. C’est la mise à jour suprême de la cruauté: transformer notre espace vital en une plaque de Petri géante où des sentinelles de silicium testent la résistance du tissu humain face au nitrate et à l’acier.

Car le drone ne tue pas seulement lorsqu’il frappe. Ce serait presque trop simple, trop honnête, trop ancien. Le drone travaille avant. Il prépare le corps à sa propre disparition. Il entre dans la chambre avant le sommeil, dans la gorge avant la parole, dans la main avant le geste. Il transforme le système nerveux en un poste-frontière. Nous l’entendons nuit et jour, parfois si proche que, pour ne pas devenir fous, nous plaisantons : “Venez prendre un café avec nous.” Voilà où nous en sommes : à inviter l’œil qui nous traque, à offrir une chaise imaginaire à la machine qui rôde au-dessus de nos toits. Humour libanais, dira-t-on. Magnifique mécanisme de survie, dira-t-on encore. En vérité, c’est une élégance du désastre puisque nous domestiquons verbalement ce qui nous dévore physiquement; parce que l’esprit humain, ce petit animal orgueilleux, préfère encore faire une blague à s’effondrer sous le bruit d’une hélice.

Être surveillés en permanence, ce n’est pas seulement être vus. C’est apprendre à se voir soi-même depuis le regard de la machine. C’est sortir de chez soi en se demandant quelle forme prend son corps depuis le ciel. C’est traverser une route en imaginant qu’elle n’est plus une route, mais une ligne de tir possible. C’est regarder une voiture, une moto, un chemin de campagne, un virage, une station-service, comme autant de lieux déjà suspects, déjà ouverts à l’accident prémédité. Aucune route n’est sûre, parce que la route elle-même a changé de nature : elle n’est plus ce qui relie, elle est ce qui expose. Aller d’un village à l’autre devient une négociation avec l’invisible. Visiter un parent, acheter du pain, rentrer chez soi, conduire un enfant, tout cela entre désormais dans la grande loterie technologique de la cible. Nous n’habitons plus un pays, mais nous habitons un viseur.

Et cette violence exige notre adaptation. Elle veut que nous devenions raisonnables sous surveillance, fonctionnels sous menace, productifs sous bourdonnement. Elle veut que nous continuions à répondre aux messages, à préparer le café, à écrire des mails, à faire semblant que le ciel n’est pas devenu une interface de mort. La science-fiction avait au moins la décence d’inventer des mondes lointains, des matrices spectaculaires, des sentinelles métalliques surgies de l’imaginaire. Nous, quelle chance, n’avons même plus besoin de cinéma. La dystopie a trouvé notre adresse. Elle passe au-dessus de nos balcons, descend assez bas pour entrer dans nos conversations, remonte, revient, insiste. Elle ne demande pas de billet d’entrée. Elle est comprise dans le prix de la survie.

C’est cela que les mots “frappe ciblée” ne disent jamais : le ciblage ne commence pas avec le missile, mais avec l’effondrement lent de toute confiance dans le monde. Le drone fabrique une humanité aux aguets. Des enfants qui lèvent les yeux avant de jouer. Des adultes qui calculent les trajets comme on calcule une peine. Des corps qui tressaillent avant même que la raison n’ait identifié le son. Des villages qui apprennent la géographie de la peur par l’oreille. Et puis, peu à peu, cette chose plus grave encore : l’idée que l’intimité n’existe plus, que même le silence peut être observé, que même l’absence de mouvement peut ressembler à une attente dans le viseur. Alors non, nous ne sommes pas seulement bombardés. Nous sommes dressés à vivre sous l’hypothèse permanente de notre élimination.

Ne nous demandez pas de relativiser. Ne nous demandez pas de “comprendre le contexte”. Il n’y a aucun contexte assez sophistiqué pour laver l’image d’une machine qui tue une enfant déjà blessée alors qu’elle tente encore de s’éloigner.

Tant que ce bourdonnement sera notre seul horizon, nos mots seront des plaies ouvertes.

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Image: “La chasse à l’enfant”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

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