L’Audit de la rétine

Dans l’élégante grammaire de l’anéantissement, le témoin n’est jamais cet encombrant dommage collatéral qu’on feint de déplorer, ni même une cible parmi d’autres égarée dans le chaos: c’est une erreur de syntaxe. Un scorie, un résidu qu’il faut impérativement purger pour que le récit de la destruction puisse se déployer sans cette aspérité insupportable que constitue un regard capable de rapprocher, de nommer et de relier. Ce qui s’opère depuis octobre 2023 au Liban, à travers la mise à jour sanglante de cette liste de plus de vingt-deux travailleurs des médias, ne relève pas de la fatalité, mais d’une logique doctrinale: il s’agit de pratiquer sur le visible une opération de chirurgie lourde afin que ce qui demeure perceptible ne puisse plus faire objection au scénario officiel. On ne vise pas seulement des corps, mais on s’attaque à la rétine même d’un pays, à cette membrane fragile entre l’atrocité et sa disparition.

Dès lors, continuer à distinguer avec un zèle bureaucratique le journaliste qui signe de l’ingénieur qui transmet, ou le reporter face à la caméra du fixeur qui rend le terrain lisible, relève d’une forme de cécité théorique. L’information n’est pas une collection de fonctions séparées, c’est un organisme vivant, un corps sensoriel. Quand on brise un maillon, c’est toute une chaîne cognitive et morale que l’on paralyse. Quand le fixeur disparaît, c’est une intelligence des seuils et des périls qui s’éteint. Quand le caméraman tombe, c’est une part du réel qui se dissout, une matérialité qui n’arrivera jamais jusqu’à nous. L’assassinat de ces vies possède une dimension épistémologique brutale: s’attaquer aux conditions de possibilité du savoir, à la fabrication même de ce que nous oserons, demain, appeler “vérité”.

Mais le plus admirable dans ce dispositif c’est sa pédagogie de la peur. Chaque mort enseigne. Le message adressé à ceux qui restent est d’une clarté presque indécente: voir est une insubordination, témoigner est un acte punissable. À force de répétition, cette leçon s’incorpore. Elle devient un réflexe, une aphasie programmée où le silence n’est plus seulement imposé par les missiles et les drones, mais anticipé par l’instinct de conservation. L’impunité prospère ainsi dans un monde où le coût de la vision est devenu si exorbitant que le regard apprend à se détourner avant même l’impact.

Il faut donc nommer ces noms comme on maintient une brèche ouverte dans le mur de l’oubli. En 2023, la mort d’Issam Abdallah a d’emblée révélé que l’image était une insolence. Puis sont venus Farah Omar, Rabih al-Maamari et Hussein Aqil, prouvant que la mitraille ne fait aucune distinction entre celui qui parle et celui qui rend la parole possible. En 2024, la mécanique est devenue industrielle avec Ghassan Najjar, Wissam Qassem, Mohammad Reda, mais aussi avec ces figures plus vulnérables car moins institutionnalisées: Hussein Safa, Mohammad Ghadban ou Mohammad Bitar. En 2025, Mohammad Chehadé est tombé à son tour, comme pour confirmer que l’intervalle n’est plus une pause, mais une préparation. Et nous voici en 2026, où l’hécatombe devient une cadence, une mise à jour sous surveillance satellitaire : Mohamed Sherri, Hussain Hamood, Ali Shoaib, Fatima Ftouni, Mohamad Ftouni, puis Ghada Dayekh, Suzan Khalil, et Amal Khalil.

Lorsqu’une société commence à intégrer la mort de ses témoins comme un simple élément du décor, elle abdique sa souveraineté sur le réel. Un pays privé de ses narrateurs et de ses artisans de la preuve est un pays promis à une amnésie qui n’est rien d’autre qu’une réorganisation politique du mémorable. Ce qui ne peut plus être documenté pourra être nié, simplifié, puis absorbé par le monologue du vainqueur. L’histoire, alors, change de propriétaire. Elle passe des mains de ceux qui subissent la violence aux lèvres de ceux qui auront réussi à survivre à toute contradiction.Continuer à documenter n’est plus un métier, c’est une résistance psychologique contre l’effacement. C’est un refus opposé à cette grande entreprise d’obscurcissement symbolique qui cherche à faire en sorte que la destruction n’ait même jamais eu lieu pour ceux qui viendront après. Le véritable enjeu n’est pas uniquement de savoir qui tue (extermine), mais de comprendre quel futur perceptif on fabrique en éliminant ceux qui regardent. Car lorsqu’une société/civilisation banalise la mise à mort de ses témoins, elle consent à vivre dans une architecture mentale mutilée, organisée autour d’angles morts que l’on finit par prendre pour la forme naturelle du monde. À ce stade, le visible lui-même est un territoire occupé…

*** Si certains noms manquent à cette liste, merci de les mentionner en commentaire – la liste n’est pas exhaustive.

*** Image: une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate, 2026).

* Ce texte (comme tous mes textes et mes dessins/illustrations/photos publiés ici et sur les réseaux sociaux) est libre de partage, au Liban comme ailleurs. Il peut être relayé, à condition de respecter une règle simple: en mentionnant clairement mon nom. Cette exigence n’est ni formelle ni accessoire; elle relève du respect le plus élémentaire de la propriété intellectuelle et du travail de pensée. Constater la circulation de mes textes et de mes dessins/illustrations/photos sans attribution est devenu, malheureusement, une pratique courante; il est temps d’y opposer une éthique minimale. Merci donc de partager en créditant dûment.


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Quelques sources:

8 responses to “L’Audit de la rétine”

  1. Vos textes sont d’une profondeur extraordinaire. Vous êtes notre retine. Merci. Take care. Rachad

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    1. Merci Rachad pour vos mots. Je ne sais pas si je mérite ce rôle, mais si mes textes permettent, ne serait-ce qu’un peu, de voir et de ne pas détourner le regard, alors cela a du sens.
      Prenez soin de vous aussi.

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  2. zorrogenerousf7ea33c8d8 Avatar
    zorrogenerousf7ea33c8d8

    Faire disparaître les témoins et plus encore les journalistes, précède comme vous le dites la fabrication du récit. C’est bien pourquoi j’accorde une importance primordiale à vous vivant les événements au plus près. Ne jamais s’habituer au pire, le pire est qu’une fabrication des hommes ou une conséquence de leurs actes. Notre civilisation porte en elle sa capacité à ne pouvoir évoluer, elle répète sans cesse son histoire guerrière, n’améliorant que ses techniques de mort violente, souvent liées à plus de perversité. Courage au peuple Libanais, même si ces mots peuvent paraître bien peu, ils veulent croire encore qu’ils représentent la main tendue dans les pires circonstances.

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    1. Faire taire les témoins, c’est déjà orienter le récit. Et c’est peut-être pour cela qu’il devient si essentiel de continuer à dire, même de manière fragile, même sans certitude d’être entendu.
      Ne pas s’habituer au pire — c’est sans doute là le combat le plus difficile, surtout quand le quotidien nous y expose sans relâche. Résister à cette habituation, c’est déjà refuser une part de ce qui nous est imposé.
      Merci aussi pour votre message de soutien. Même s’il peut sembler modeste, il ne l’est pas. Dans ces circonstances, savoir que le regard de l’autre reste ouvert et attentif compte plus qu’on ne le pense.

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  3. fearless14ef7cc52c Avatar
    fearless14ef7cc52c

    Propos toujours pertinents, decrivant une realite tres peinante. Et ce qui ajoute a cette intolerable situation c’est notre impuissance a pouvoir changer ou ameliore un iota de notre quotidien. Que Dire alors des deplaces ?

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    1. Merci pour vos mots. Ici, au Liban, ce sentiment d’impuissance est une réalité que l’on vit au quotidien, au cœur même de ce que nous traversons. Et pour les déplacés, pour qui l’impuissance devient perte totale de repères, d’espace, d’intimité… c’est une autre échelle de violence, encore plus difficile à nommer.
      Peut-être que, dans ce contexte, le peu qui nous reste est de ne pas céder à l’indifférence — continuer à voir, à dire, malgré tout.

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  4. Stevaert Stevaert Avatar
    Stevaert Stevaert

    Pamela, j’avais déjà failli te parler d’Amal mais il demeurait un doute jusqu’à hier et ton blog reçu ce matin. J’ai été professeur de géographie de 1981 à 1994. Parfois contre l’avis de mes directeurs et inspecteurs (timorés), j’enseignais à mes futur(e)s citoyen(ne)s la critique et le doute en leur donnant à lire des articles de journalistes d’investigation. Trente ans plus tard, je serais bien en peine d’user des médias écrits de l’époque (Le Soir Belgique, Le Monde, l’Express etc…) qui se contentent désormais de réécrire les notices d’agences de presse, sans perspective, sans recul, sans incitation à la réflexion. Ah oui, ils ou elles commentent. Cela, ils sont très forts. Il demeure en langue française quelques journaux , orientés certes mais en réel prise avec les acteurs de terrains, comme le Monde Diplomatique, mais pour combien de temps encore ? Le paradoxe, c’est que de l’autre côté, sur ces fameux terrains, des journalistes qui voudraient faire leur métier , exercer le fameux “4ème pouvoir” , quels que soient les médias auxquels se destinent leurs reportages, sont plus en danger que leurs aînés des années ’60 ou ’70 qui arpentaient le Zaïre, le Laos ou le Vietnam, le Liban (déjà) parfois dangereusement (exemple : j’avais à peine dix ans: le Belge Raoul Goulard retenu par le Pathêt Lao ). A Gaza, au Liban , au Mexique, partout, c’est un véritable carnage. Ces courageux reporters sont donc deux fois tués : par l’acharnement de belligérants ne respectant nulle loi de la guerre (rien que le mot “loi de la guerre” me paraît un oxymore mais passons…) et par les “Citoyens” du monde qui , soit ont bien du mal à faire la part du vrai et du faux notamment dans le marais informatique quand ils ne se désintéressent pas complètement de ce que leurs communiquent ces journalistes au péril de leur vie. Comme je te l’ai déjà écrit : le principal souci d’une majorité des Belges actuellement est “est-ce que les prix du diesel ou du kérozène ne m’empêcheront pas de partir en vacances cet été ?”. Non, je refuse de devenir misanthrope. Tant qu’il y aura des humains sur terre , soit des bipèdes sensibles, je me battrai avec mes faibles forces. Pardon pour la longueur. Bien amicalement. Michel.

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    1. Michel, merci pour votre message, il résonne beaucoup. Ce que vous décrivez — cette perte de recul, cette dilution du réel, et en parallèle le danger croissant pour ceux qui tentent encore de le documenter — est exactement ce qui inquiète. Comme vous le dites très justement, ces journalistes sont aujourd’hui doublement exposés : sur le terrain, et dans l’indifférence ou la confusion de ceux qui les lisent.

      Votre manière d’enseigner le doute et la critique était déjà une forme de résistance. Elle l’est peut-être encore plus aujourd’hui.

      Et vous avez raison de refuser la misanthropie. Tant qu’il reste des regards attentifs, rien n’est totalement perdu.

      Bien amicalement, Pamela

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