Plusieurs chapeaux, un même souffle

On me demande souvent quel chapeau je porte. Celui d’artiste visuelle? D’écrivaine? D’académicienne? De curatrice? De musicienne, de chanteuse? Et puis il y a les autres chapeaux, ceux que l’on ne met pas toujours dans les biographies mais qui façonnent tout autant le regard: mère, épouse, amie, fille, citoyenne, et, avant tout, humaine.

Je n’ai jamais su répondre à cette question en choisissant une seule case. Je porte plusieurs chapeaux à la fois, comme beaucoup de personnes partout dans le monde. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce que je suis, ni dans ce que je fais. Nous sommes nombreux·ses à traverser nos vies avec plusieurs langages et responsabilités, plusieurs blessures, plusieurs formes de présence. Mais j’aimerais ici m’arrêter sur trois de ces chapeaux en particulier, la musique, les arts visuels et l’écriture, non pas comme des identités séparées, mais comme trois manières de rester vivante, attentive et reliée dans un monde qui, trop souvent, fragmente, accélère et efface.

Ma démarche n’est donc pas une juxtaposition de talents, mais une écologie de la survie. Dans un pays où la réalité est sans cesse démembrée par la violence, me limiter à un seul médium reviendrait à accepter une forme d’hémiplégie. Je crée comme on respire dans une atmosphère saturée, avec chaque pore, chaque canal, chaque technologie disponible, non pour multiplier les effets, mais pour ne pas étouffer. En temps de guerre, l’art n’est pas un supplément d’âme, ni une décoration autour du désastre. Il devient parfois l’un des derniers espaces où l’expérience humaine peut encore se déposer sans être immédiatement réduite à un chiffre, une position politique, une image de ruine ou un communiqué.

La musique est mon système nerveux central. Commencer le piano à six ans, travailler le solfège au Conservatoire National pendant que les snipers redessinaient la ville, ce n’était pas une évasion, mais une construction. La musique m’a appris très tôt que le chaos pouvait être traversé par une structure, qu’une respiration pouvait résister au vacarme, qu’une voix pouvait exister même lorsque l’espace autour d’elle semblait confisqué. En temps de guerre, la musique porte ce que le langage peine à saisir : la vibration brute de la peur, la colère qui ne trouve pas encore ses phrases, le groove mélancolique de celles et ceux qui refusent de s’excuser d’être encore là. Elle ne répare pas les maisons détruites, mais elle garde quelque chose du souffle collectif. Elle donne un rythme à ce qui, autrement, resterait paralysé.

Entre le classicisme rigoureux de ma formation et la distorsion organique de mes racines rock et blues, je cherche une fréquence capable de tenir l’anesthésie à distance. Mes morceaux, Entre Nous et Génération Ma Fi Chi, sont des balises sonores dans un paysage de décombres. Ils appartiennent à cette nécessité plus large de chanter quand le réel devient irrespirable, non pour adoucir la violence, mais pour l’empêcher de confisquer entièrement la voix. La musique, dans ces moments, devient une chambre d’écho pour une génération, un lieu où la fatigue, l’ironie, la tendresse, la rage et le refus peuvent cohabiter sans devoir se justifier.

Mon art visuel prolonge ce même mouvement à travers une iconographie intégrée. Je ne choisis pas entre le physique et le virtuel ; je les fais entrer en collision. Je travaille sur la faille, là où le grain de la toile rencontre la précision froide de l’algorithme. Cette hybridité reflète notre existence : nous sommes des corps de chair coincés dans une géographie de “-cides” – génocide, urbicide, écocide, patrimoinocide, mémoricide, domicide …-, mais aussi des consciences numériques capables de sauvegarder la mémoire de nos villes et villages dans le cloud quand la pierre explose. L’image devient alors un lieu de contre-effacement. Elle refuse que la destruction soit la seule forme visible du réel.

Les arts visuels, en temps de guerre, ont ce pouvoir particulier : ils arrêtent le regard là où l’actualité accélère tout. Ils obligent à revenir vers un visage, une pierre, une maison, un arbre calciné, un corps absent, un fragment de paysage. Ils ne disent pas seulement “voici ce qui a été détruit”, mais “voici ce qui avait une forme, une couleur, une présence, une histoire”. Dessiner, peindre, assembler, hybridiser, ce n’est pas produire une belle surface sur une blessure ; c’est parfois créer une archive sensible lorsque les archives officielles mentent, oublient, minimisent ou arrivent trop tard. Mon atelier devient alors un laboratoire de sutures, un lieu où je tente de recoudre les impacts de ces “-cides” par le son, le pixel et le pigment.

L’écriture, elle, est mon éthique de l’attention. Elle refuse les structures mécaniques et les clichés de la “résilience”, ce mot-poison qui voudrait nous faire croire que l’on sort indemne du brasier. Nous ne sommes pas des phénixes. Nous sommes des êtres pétris de pertes irréversibles. Écrire, en temps de guerre, c’est ralentir la disparition. C’est refuser qu’un village soit seulement “une zone”, qu’une maison soit seulement “un dégât”, qu’un mort soit seulement “un chiffre” ou “un dommage collatéral”… L’écriture redonne de l’épaisseur à ce que les langages du pouvoir aplatissent.

Mon écriture, narrative et sans fard, cherche à nommer l’innommable, à refuser la tabula rasa, à exiger que chaque fragment d’histoire, même calciné, soit archivé avec une dignité féroce. Elle ne prétend pas consoler. Elle tente de tenir compagnie à ce qui reste sans témoin. Elle recueille des noms, des lieux, des voix, des gestes, des détails minuscules qui prouvent qu’une vie a existé là. Dans ce sens, écrire est une forme de veille, une manière de dire que l’oubli ne passera pas sans rencontrer de résistance.

Je me définis depuis les années 90 comme une artiviste multiforme. Mon engagement n’est pas un discours ajouté à ma pratique ; il traverse les gestes eux-mêmes. Il passe par le chant lyrique, le montage vidéo, la recherche académique, le dessin, la peinture, la composition, l’écriture. Tous ces langages me permettent de saturer l’espace de notre présence, non par orgueil, mais parce que le silence nous est trop souvent imposé. Et cette présence n’est pas seulement la mienne. Elle rejoint celle de tant d’artistes, d’écrivain·e·s, de musicien·ne·s, de cinéastes, de conteur·euse·s, de créateur·rice·s qui, dans les temps de guerre, ne créent pas “malgré” le désastre, mais depuis l’intérieur même de sa pression.

Dans ce labyrinthe de phosphore, le rôle de l’art n’est pas de remplacer la justice, ni de réparer ce que les bombes ont pulvérisé. Il est de préserver une part de l’humain lorsque tout travaille à sa défiguration. Il est de maintenir ouverts des passages entre les vivants et les morts, entre les lieux détruits et ceux qui les portent encore, entre la mémoire blessée et la possibilité d’un futur qui ne soit pas entièrement dicté par les bourreaux. La création devient alors un acte de souveraineté intime et collective : ils peuvent raser le sol, mais ils ne pourront jamais vitrifier le souffle qui circule entre nos mains, nos voix, nos images et nos mots.

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