La chanson “Entre nous” est née d’un choix brut : celui de l’imperfection comme langage. Je l’ai façonnée pendant des mois, puis laissée en suspens depuis le 1er mars, comme retenue dans un souffle inachevé. Aujourd’hui, je la partage alors même que notre contexte continue de se fissurer dans un prétendu cessez-le-feu temporaire scandé par le bourdonnement des drones MK qui traversent nos cieux, dans le dynamitage et le rasage de villages et de localités au sud de notre pays, et dans l’intensification des tensions régionales qui infiltrent nos vies jusque dans leurs interstices les plus intimes.
Dans ce morceau, deux voix se répondent sans fusionner : la mienne, nue, et son double altéré par l’IA. Ce décalage est volontaire, presque organique, comme une respiration qui hésite avant de reprendre. Les images de la vidéo suivent cette même logique : lentes, puis brusques, fissurées, instables. Rien n’est parfaitement aligné, parce que rien, dans le monde qui nous entoure (et en nous-mêmes), ne l’est vraiment. C’est peut-être dans cet écart, dans ces brisures, que quelque chose de plus juste finit par apparaître.
Ce décalage n’est pas un effet esthétique isolé mais c’est une manière de penser. Il traduit une expérience du monde où les temporalités ne coïncident plus, où les récits ne s’assemblent pas, où les voix se superposent sans s’entendre pleinement. Dans la chanson comme dans le visuel, les fissures deviennent un langage, non pas des défauts à corriger, mais des lignes de fracture qui révèlent ce qui travaille en profondeur. Elles disent/chantent l’instabilité, mais aussi la persistance, car une fissure est à la fois une menace et une ouverture.
Dans ce sens, la relation entre l’humain et l’IA, telle qu’elle apparaît ici, n’est ni une fusion ni une opposition. Elle est un entre-deux. Une cohabitation imparfaite, parfois troublante, parfois féconde. L’IA ne remplace pas la voix humaine, elle la déplace, la dédouble, la met en tension. Elle agit comme un miroir déformant, qui ne renvoie pas une image fidèle mais une variation, une altération. Ce dialogue, ou ce manque de dialogue (ou les deux ensemble), devient alors révélateur puisqu’il expose nos propres fractures, nos hésitations, notre difficulté à nous entendre, même entre humains.
Cette logique de décalages et de fissures fait écho, inévitablement, à notre condition ici. Au Liban, et plus largement au Levant, nous vivons dans des strates qui ne s’alignent pas, des histoires qui se contredisent, des mémoires qui coexistent sans se réconcilier, des présents qui se dédoublent entre apparence et effondrement. Le quotidien lui-même devient une composition dissonante, faite de ruptures, de silences, et de reprises inattendues. Nous avançons dans un paysage où tout peut basculer, mais où quelque chose, malgré tout, continue de tenir.
Et peut-être que ce qui se joue ici dépasse ce contexte particulier. Car ces décalages et ces fissures ne sont pas uniquement géographiques ou politiques: ils sont aussi existentiels. Être humain, aujourd’hui, c’est habiter des décalages et des fissures multiples, entre ce que nous sommes et ce que nous projetons, entre nos récits et nos vécus, entre notre besoin de sens et le chaos qui nous entoure. Nous cherchons souvent la cohérence, l’unité, la résolution. Mais il est possible que notre vérité réside ailleurs, dans ces interstices, dans ces espaces fragiles où rien ne se ferme complètement.
Ce travail s’ancre ainsi dans une réalité à la fois intime et collective. Un espace où l’on apprend à vivre avec la discontinuité, les silences trop lourds et les phrases qui restent en suspens. Il ne s’agit pas de raconter, encore moins d’expliquer, mais de traduire un état, une tension permanente entre ce qui s’effondre et ce qui persiste. C’est le reflet d’une fatigue lucide, mais aussi d’une obstination invisible à rester, à tenir, à respirer dans l’entre-deux.
Mon parcours n’a jamais été une ligne droite. Bien avant les arts visuels, il y a eu la scène. Depuis l’enfance, la musique et le chant m’habitent : le piano pendant dix ans, le conservatoire, puis les années 90 à Beyrouth à composer et chanter au sein de groupes locaux avant le départ pour Montréal. Le chant n’a jamais disparu ; il s’est simplement mis en veille, réapparaissant de temps à autre par fragments.
Ayant œuvré sur “Entre nous” pendant plusieurs mois, celle-ci est devenue pour moi un lieu de va-et-vient entre l’humain et la machine, entre des solitudes qui partagent le même espace sans toujours se rencontrer, entre soi et ce qui nous dépasse. Elle interroge cette distance fragile qui nous sépare autant qu’elle nous relie, cet espace invisible qu’il faut apprendre à préserver pour survivre.
Il n’y a ici ni résolution, ni promesse de lendemains qui chantent. Seulement une tentative de tenir dans la complexité, de ne pas céder à la fermeture, de continuer à habiter une forme d’humanité, même minimale, même fragile. Une halte au cœur de la tension. Une manière, peut-être, de choisir de rester.
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Voix : Mésange Bleue (Pamela Chrabieh) + Mésange Bleue augmentée par IA
Concept et réalisation : Mésange Bleue
Paroles et mélodie : Mésange Bleue
Composition finale : IA en dialogue avec Mésange Bleue
Visuels : croquis originaux & IA
© Tous droits réservés — Mésange Bleue (Pamela Chrabieh)
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Paroles complètes (FR/EN/AR-LB):

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