Ils (les isr*) ont donc opté pour une ligne jaune; un choix chromatique d’une neutralité proprement insultante. Pas de rouge, ce serait faire preuve d’une honnêteté trop sanglante; pas de noir, trop funèbre, trop explicite; et encore moins de bleu, puisque cette nuance est déjà réquisitionnée dans la région par d’autres fictions cartographiques aux reflets onusiens. Ils ont tranché pour le jaune: cette teinte presque scolaire, d’une docilité bureaucratique effarante, la couleur d’un surligneur appliqué avec le flegme d’un fonctionnaire sur une carte par quelqu’un qui ambitionne de donner à la dépossession brutale l’apparence inoffensive d’une simple consigne logistique. Il y a quelque chose de sublimement grotesque dans cette capacité intacte à désigner une réalité d’occupation, de démolition chirurgicale et de bannissement humain par un terme qui semble tout droit sorti d’un rayon de papeterie.

Car ce jaune ne prétend rien raconter, il ne s’embarrasse d’aucune profondeur historique ni d’aucune noblesse épistémologique; il n’est qu’un code pratique, une commodité visuelle importée de G*a#z$a avec le cynisme d’un recyclage terminologique réussi. C’est le “prêt-à-penser” de l’oppression, une appellation déjà rodée pour baliser, castrer et réorganiser l’espace au profit exclusif de celui qui possède les chars, les drones, les avions de chasse, et cette faculté très moderne de redéfinir la géographie des autres en la saupoudrant de “paramètres de sécurité”. Le jaune n’est pas le véhicule d’un récit, il est l’instrument de son absence; c’est une couleur vide qui, par son indigence même, parvient à recouvrir si efficacement ce qu’elle est censée masquer.

Au sud du Liban, cette ligne s’impose comme une phrase impérative, une syntaxe militaire d’une froideur absolue plaquée sur le paysage pour signifier qu’à partir d’ici, les villages ont beau persister sur les parchemins ou dans les actes de propriété des déplacés, ils cessent, dans l’ordre du réel, d’être des lieux habitables. Les rapports récents s’émeuvent de 55 villages et localités désormais suspendus dans cette condition ontologique absurde, celle de demeurer là tout en étant frappés d’inaccessibilité, comme si l’on pouvait mettre des siècles de sédimentation humaine entre parenthèses en prétextant un simple ajustement tactique, un petit détail technique de cessez-le-feu.

Pendant que la diplomatie ergote sur le nom de la nuance, les maisons, elles, font l’apprentissage accéléré de ce que le terme “temporaire” signifie dans ce cul-de-sac du monde. Le cessez-le-feu est officiellement en vigueur – ce mot humilié, épuisé par l’usage, que l’on brandit comme un fétiche alors qu’il ne parvient plus à interrompre la moindre agonie -, mais les pilonnages et les dynamitages continuent de ponctuer le territoire avec une régularité de métronome. De Khiam à Naqoura, de Bint Jbeil à Deir Siryan, la machine poursuit son travail de dentellière du vide, transformant la trêve en une simple vitrine diplomatique derrière laquelle on s’acharne à broyer le tissu même du lieu pour faire du paysage une pédagogie de l’impuissance totale.

C’est ici que mon dessin dépasse en exactitude le plus léché des communiqués officiels, car il ne se contente pas de représenter une carte, il expose une emprise. Ces masses sombres qui s’abattent, s’allongent et s’infiltrent dans les interstices du territoire possèdent cette dualité monstrueuse, à la fois végétale et carcérale, comme si l’occupation cherchait à coloniser la forme même de l’espace pour le contaminer de l’intérieur. Les routes deviennent des impasses génétiques, les villages des enclaves autopsiées, les horizons des parois infranchissables. Ce n’est plus de la conquête spectaculaire, c’est de la gestion de stock humain, une administration du sol d’une rationalité glaciale visant à rendre inhabitable tout ce que l’on refuse de céder aux autres. Le jaune remplit ici la même fonction que dans le discours officiel: il prétend clarifier tout en infectant, il prétend organiser tout en souillant les ruines d’une lumière toxique. Il ne vient pas expliquer la violence, il vient la maquiller d’un ton technique, presque raisonnable, presque présentable. 

C’est le génie pervers de notre époque: l’effacement territorial doit désormais être chromatiquement impeccable. Et c’est une manière presque touchante de résumer notre ère de l’obscène où tout doit être rendu visible, tout doit être graphiquement documenté, sauf l’essentiel: la mise à mort de la possibilité d’un retour.

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*Oeuvre picturale: “La morsure du jaune”, l’un de mes dessins hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

* Ce texte (comme tous mes textes et mes dessins/illustrations/photos publiés ici et sur les réseaux sociaux) est libre de partage, au Liban comme ailleurs. Il peut être relayé, à condition de respecter une règle simple: en mentionnant clairement mon nom. Cette exigence n’est ni formelle ni accessoire; elle relève du respect le plus élémentaire de la propriété intellectuelle et du travail de pensée. Constater la circulation de mes textes et de mes dessins/illustrations/photos sans attribution est devenu, malheureusement, une pratique courante; il est temps d’y opposer une éthique minimale. Merci donc de partager en créditant dûment.

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