Bienvenue dans l’ère de l’agonie ergonomique, où la mort ne se contente plus d’être brutale: elle se veut interactive, personnalisée, et d’une politesse presque touchante. Dans ce grand théâtre de l’absurde que certains s’obstinent à qualifier de “défense”, nous venons d’atteindre le sommet du raffinement: le S.A.V. de l’apocalypse.
Imaginez la scène, quoique nos dystopies de série B semblent désormais bien paresseuses face à cette réalité augmentée. Votre téléphone sonne. Une voix calme, probablement formée aux meilleures techniques de “satisfaction client”, vous informe que vous êtes désormais une “cible”. Le service après-vente de l’anéantissement vous propose alors une option Premium: sortir de votre véhicule pour expirer en solo, ou rester pour que votre famille serve de décor, de témoin et de combustible à votre propre incinération. Ce n’est plus de la barbarie à ciel ouvert: c’est du massacre avec script, protocole de validation et ton courtois. On n’assassine plus, on gère une interface.
Dans les recoins les plus sombres de la psychologie, on reconnaît ici la logique d’une double contrainte poussée jusqu’à l’obscénité. On ne vous offre pas un choix, on vous offre une mise en scène de votre propre impuissance. C’est le génie du sadisme contemporain : il ne se contente pas du sang, il veut le transfert de charge. On sous-traite à l’agonisant la dernière micro-décision pour que le bourreau puisse ensuite se gargariser de son “éthique” procédurale. C’est une forme de contrôle coercitif satellisé: transformer la victime en collaborateur forcé de son propre supplice pour que l’architecture de l’anéantissement soit, elle aussi, participative.
D’un point de vue moral, nous avons dépassé la simple cruauté pour entrer dans la dissociation administrée. On demande à une voix humaine d’exécuter une fonction technique: découpler l’acte de tuer de la moindre conscience résiduelle. C’est le triomphe du “désengagement moral” version 2.0. On euphémise, on dilue, on transforme l’humain en point de données, en “signature thermique” ou en “risque résiduel”. La guerre à distance ne se contente pas d’abolir l’horreur, elle la reformate. Elle remplace le visage par l’interface et le jugement par une check-list. Et quand l’organisation vous fournit en prime une procédure de notification, vous pouvez appuyer sur la détente avec le sentiment du devoir accompli. C’est la victoire suprême du marketing sur la conscience: ne plus nommer le crime, mais lui fournir une expérience utilisateur fluide.
Historiquement, ce sadisme technologique n’invente rien, il “upgrade”. Là où les empires exhibaient la terreur pour discipliner les corps sur la place publique, notre époque l’optimise par géolocalisation et calcul balistique. La nouveauté, c’est l’emballage: ce design de service impeccable qui fait passer une chasse humaine pour une formalité administrative. Le progrès n’a pas civilisé la violence, il l’a rendue plus “propre” à l’œil, plus rentable au récit, plus facile à digérer pour ceux qui la consomment de loin, entre deux notifications plus légères.
Le droit international humanitaire, ce vieux texte qu’on agite comme un hochet, exige pourtant un avertissement “effectif”. Mais quand l’avertissement cesse de protéger pour devenir un instrument de traque, il n’est plus un geste humanitaire: il est la corruption totale de l’idée même de protection. Le droit de faire la guerre n’est pas un permis d’ingénierie sadique. Parler de perfidie ici n’est pas une figure de style, c’est un diagnostic: détourner un langage de protection pour optimiser une mise à mort. C’est fabriquer une fable de bonne conscience – “Nous l’avons averti” – comme si prévenir quelqu’un qu’on va le traquer suffisait à blanchir la meute.
Le jeune homme (non armé) qui court dans le champ est l’image même de notre humanité réduite à son minimum biologique. Privé de couvert, de droit, de refuge. Il court dans un paysage où même la terre a cessé d’être une promesse d’abri. Le champ n’est plus cet espace de persistance cher à nos ancêtres, mais un écran sans bords où chaque mouvement est corrélé et punissable. On ne tue pas seulement un homme, on assassine la grammaire même du refuge. On veut prouver qu’aucun horizon n’est assez vaste pour échapper aux capteurs.
Et les blessures ne s’arrêtent pas à l’explosion. Le corps apprend à vivre en état de siège permanent: sidération, effondrement de la confiance, hypervigilance. Mais la blessure morale touche aussi ceux qui regardent. Une civilisation se mesure au type d’atrocités qu’elle accepte de normaliser sous couvert de “gestion du risque”.
Ce texte doit donc cesser d’être un réquisitoire pour devenir un miroir. Qu’acceptons-nous de devenir en nous habituant à cette mise à mort transformée en prestation de service? Combien de couches de jargon, d’acronymes et de voix calmes faudra-t-il ajouter avant que notre conscience n’abdique tout à fait? Si nous acceptons qu’un être humain puisse être sommé de choisir les modalités de sa propre disparition pour rendre le crime plus “net”, quelle est la valeur réelle d’une vie humaine au bout du fil? La leur, la nôtre, ou celle de n’importe qui, demain, quand le S.A.V. décidera qu’il est temps de clore votre dossier?
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Note : Ce texte et le dessin qui l’accompagne ont été créés à la suite d’une notification et d’une vidéo – une archive de l’horreur bien réelle – circulant aujourd’hui sur WhatsApp. On y suit la trajectoire d’un jeune homme libanais à qui l’on a ordonné, par téléphone, de choisir entre sa propre mort et celle de sa famille. Voici les textes en anglais et en arabe: “شاب تلقّى اتصالاً من الجيش الإسر*** أُبلِغ فيه بأنه مستهدف، وبأنه يجب عليه مغادرة السيارة أو سيتم استهدافه مع عائلته داخلها، فغادر المركبة وتوجّه راكضاً نحو حقل قريب، حيث استُهدف بواسطة مسيّرة
A young man received a call from the Isr*** army informing him he was a target and that he must leave the vehicle or be targeted along with his family inside it. He exited the car and ran toward a nearby field, where he was struck by a drone”.
Peu importe les étiquettes ou les appartenances: cet homme était dans un véhicule civil, entouré des siens. Par respect pour la dignité de son agonie et pour sa famille, j’ai fait le choix de ne pas diffuser la vidéo. Ce récit n’est malheureusement pas un cas isolé; il s’inscrit dans une série d’exécutions “notifiées” par l’armée la “plus morale du monde”, une méthode rodée qui s’invite jusque dans l’intimité des foyers ou le confinement des voitures.
Parmi les centaines de notifications reçues aujourd’hui – sur WhatsApp comme dans la presse locale, souvent tournées vers un hypothétique cessez-le-feu – c’est celle-ci qui m’a arrêtée; pourtant pas la première, mais cette fois, impossible de ne pas écrire, impossible de ne pas dessiner.
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* Image: une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.
* Ce texte (comme tous mes textes et mes dessins/illustrations/photos publiés ici et sur les réseaux sociaux) est libre de partage, au Liban comme ailleurs. Il peut être relayé, à condition de respecter une règle simple: en mentionnant clairement mon nom. Cette exigence n’est ni formelle ni accessoire; elle relève du respect le plus élémentaire de la propriété intellectuelle et du travail de pensée. Constater la circulation de mes textes et de mes dessins/illustrations/photos sans attribution est devenu, malheureusement, une pratique courante; il est temps d’y opposer une éthique minimale. Merci donc de partager en créditant dûment.

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