C’est propre, presque clinique. Une géométrie du vide où le gris a fini par dévorer le vivant. De là-haut, pas de corps, pas de cris, pas d’odeur de soufre… Juste une abstraction réussie, une palette de pixels délavés. On appelle ça une “zone”, un “périmètre”, un “objectif”. Des mots anesthésiants pour dire qu’on a simplement décidé de biffer un monde de la carte. C’est pratique, le lointain, vue satellite: ça transforme le carnage en un motif graphique tout à fait digeste.
Puis, on descend. Et là, on change de dictionnaire. Ce ne sont plus des pixels, ce sont des machines qui travaillent avec une ferveur bureaucratique. On ne bombarde plus, on “finalise”. On concasse. On s’assure, avec un perfectionnisme obscène, que ce qui a survécu à la foudre n’insiste pas pour rester debout. Le bulldozer est le traducteur final: il transforme la pierre séculaire en granulats d’amnésie.

Sous les chenilles de ces engins, ce ne sont pas des gravats qu’on broie, c’est la civilisation du seuil. Ce sont les maisons – dont les portes ne fermaient jamais parce que l’hospitalité était une fonction vitale – que l’on réduit en poussière anonyme. On mâche le souvenir du thym sauvage, le rythme du pilon dans le mortier et cette proximité organique entre les cloches et l’Adhan pour les recracher en “zone tampon”.
Le crime est double : on efface d’abord de haut, puis on liquide à bout portant. On invoquera la “sécurité”, la “nécessité”, la “précision chirurgicale”. On trouvera les euphémismes nécessaires pour que l’horreur passe les filtres. Mais ces images, elles, refusent de collaborer. Elles montrent la banalité terrifiante de la destruction devenue routine. Elles montrent qu’on ne tue pas seulement des gens, on assassine leur droit à avoir eu un passé.
Le plus dérangeant? Ce n’est pas la violence du choc, c’est le calme de l’exécution. Comme si l’on pouvait, très sérieusement, transformer l’apocalypse en une simple tâche administrative. Comme si l’on pouvait effacer l’infini d’un monde d’un simple clic, puis d’un coup de pelle…
Auteure: Dre. Pamela Chrabieh (Liban)
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* Deux de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate, 2026) accompagnent ce texte, l’une intitulée “Vue satellite” et l’autre “le Bulldozer” – inspirées de plusieurs images réelles qui circulent ici à propos du Sud du Liban, dont voici deux exemples parmi tant d’autres.


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