La Chair et la Pierre ou l’Ontologie du Dernier Seuil

Je suis tombée sur l’histoire d’Abu Ali – Hajj Hussein Ali Faqiah, de Srifa, au Sud-Liban – comme beaucoup d’entre nous, à travers une image devenue presque insoutenable à regarder. On y voyait un homme âgé, revenu parmi les ruines de sa maison détruite, allongé sur une dalle de pierre comme on se couche encore dans un lieu familier. Quelques jours plus tard, la nouvelle de son décès a circulé à son tour, ajoutant au cliché une douleur plus dense encore, comme si cette maison effondrée avait fini par l’appeler entièrement à elle.

Cette photo n’avait rien d’un symbole fabriqué pour les caméras. Elle montrait un corps fatigué qui ne négociait plus avec la perte, un homme qui ne se tenait pas devant les ruines pour les désigner, mais qui s’y déposait, presque confondu avec elles. Abu Ali ne semblait pas revenir visiter ce qui restait de sa demeure au quotidien; il semblait revenir habiter l’impossible, poser son corps là où son âme refusait encore l’exil, faisant de la pierre froide une extension de sa propre peau. Je n’ai pas pu ne pas m’y attarder. Je n’ai pas pu ne pas dessiner cette scène, non pour reproduire la photo, mais pour tenter d’approcher ce qu’elle déposait en moi, cette jonction insoutenable entre le corps, la pierre, la perte et l’attachement.

Cette image est une sidération. Elle résonne aussi avec une ironie cruelle. Car le nom d’Abu Ali, pour beaucoup de Libanaises et de Libanais, porte déjà une mémoire sonore, celle de Ziad Rahbani, de son instrumental de la fin des années 1970, où les arrangements arabes croisent le disco, le jazz, le funk et cette nervosité si libanaise, sortie comme du cœur de la rue, de sa vitesse, de son chaos, de son humour noir et de son inquiétude. Mais ici, le nom change de matière. Il ne vient plus comme un rythme, ni comme une énergie collective. Il vient comme un silence. Celui d’un homme allongé sur les ruines de sa maison, plus assourdissant que n’importe quelle partition.

Ce spectacle m’a violemment ramenée à mon grand-père maternel, feu le Cheikh Selim Torbey. Pendant les guerres des années 70 et 80, il habitait une persistance qui frisait l’absolu. Malgré la pluie de projectiles et les snipers qui ont failli l’emporter sur son propre balcon, il refusait de déserter son seuil. Alors que notre famille se réfugiait ailleurs, avec ce mouvement perpétuel de déplacés internes qui définit notre géographie intime, lui restait. Ce n’était pas de l’obstination, ni une simple bravade; c’était un lien viscéral, plus ancien que la peur et plus profond que l’instinct de survie. On peut y voir une folie, une incapacité pathologique à se sauver. Mais ce serait ignorer une vérité fondamentale: l’attachement est une forme de connaissance.

Dans certaines philosophies, dans certaines cultures, on apprend à se détacher, à ne pas se confondre avec les lieux, les objets, les maisons, les terres. Il y a une sagesse là-dedans, sans doute. Rien n’est entièrement juste ou faux ici. Mais il existe aussi une autre manière d’habiter le monde, où l’on ne possède pas la maison comme un bien, parce que c’est plutôt la maison (et la terre) qui vous possède au sens le plus profond, vous façonne, vous retient, vous nomme, vous rappelle à vous-même lorsque tout se défait.

Dans nos sociétés levantines, la maison n’est pas un actif financier; elle est une enveloppe charnelle. Elle est le réceptacle des voix, l’archive des odeurs, le sanctuaire des objets inutiles qui tiennent ensemble les fragments d’une vie. Elle garde les disputes, les repas, les silences, les deuils, les fêtes, les gestes d’une mère, la place d’un père, les pas des enfants, les absences qu’on ne déplace jamais vraiment. Détruire une maison, c’est pratiquer une dissection sur le corps familial. C’est ouvrir une intimité au ciel brutal des prédateurs.

Alors, quand Abu Ali s’allonge sur cette pierre, il ne dort pas. Il veille. Il signifie au monde que ce chaos est encore chez lui. Il dénonce, sans discours, ce que tant de Libanais savent dans leur chair: on peut être déplacé une fois, deux fois, dix fois, parfois à l’intérieur même de son propre pays, mais une part de soi revient inlassablement au lieu premier. Cette fragilité de la demeure n’a pas effacé l’attachement, mais elle l’a rendu plus grave, plus sacré, presque douloureux.

Cet attachement n’a rien de romantique. Il est tragique. Il empêche parfois de fuir, il expose au danger, il maintient les êtres près du feu, près des murs qui tremblent, près des balcons visés, près des terres que d’autres voudraient rendre inhabitables. Mais sans cette force gravitationnelle, qui reviendrait soigner les terres calcinées? Qui oserait replanter l’arbre, relever la pierre, rouvrir le chemin, nommer la source? Sans cette racine, nos villages ne seraient plus que des zones militaires, des coordonnées effacées, ou des paragraphes cliniques dans des rapports de l’ONU.

Parlons-en, de la “communauté internationale”. Pour les petits peuples, pour les villages rasés loin des épicentres du pouvoir, le droit international ressemble souvent à une mascarade diplomatique. Les conventions, les chartes, les grands principes, les déclarations indignées arrivent avec leurs délais, leurs prudences, leurs équilibres de langage, pendant que les maisons tombent, que les champs brûlent, que les vieillards s’allongent sur leurs ruines. Face au “deux poids, deux mesures” assourdissant, les mots les plus nobles finissent parfois par sonner comme une plaisanterie de mauvais goût. Entre les discours sur papier glacé et le corps d’Abu Ali sur la pierre, il y a un gouffre que seule l’hypocrisie systémique semble capable d’habiter sans honte.

Que reste-t-il quand les bulldozers ont fini leur œuvre et que les diplomates se sont tus? Il reste cette racine que ni les missiles, ni la dynamite, ni les bulldozers, ni les “-cides” de notre temps ne peuvent totalement arracher : génocide, écocide, domicide, patrimoinocide, mémoricide, sociocide, topocide… Il reste cet attachement qui ramène un homme de 87 ans sur son tas de pierres. Il reste cette fidélité dangereuse et nécessaire, cette façon de dire qu’un lieu détruit n’est pas un lieu annulé, qu’une maison éventrée n’est pas une adresse supprimée, qu’une terre violée n’est pas une terre abandonnée.

Ce n’est pas une faiblesse. C’est notre seule véritable souveraineté. Car une racine, même tranchée, continue de chercher la terre.

RIP Abu Ali

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  • Dessin de profil: “Abu Ali”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.
  • Photos ci-dessous (partagées par des internautes sur Facebook, Instagram et de diverses sources officielles – médias locaux).

8 responses to “La Chair et la Pierre ou l’Ontologie du Dernier Seuil”

  1. brisklytriumpheb65c62673 Avatar
    brisklytriumpheb65c62673

    Bonjour, Très touchant. Dominique Akel

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    1. Merci pour votre message et votre lecture attentionnée.

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  2. Quel témoignage vibrant, poignant…et cette description de la maison totale…bien au-delà des matériaux que nous voyons…comme je vous remercie de nous le faire ressentir en vous lisant.

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    1. Merci pour votre lecture et votre message!

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      1. Lorsque j’ai appris que notre maison familiale ancestrale a été dynamitée (l’une des première en 2024) et qu’il n’en restait plus rien qu’un tas de gravats, je l’ai vecu comme un deuil. Celui d’avoir perdu d’un seul coup ma famille, mes ascendants et un lieu qui nous regroupait par petits groupes au fil des ans car nous sommes de la 3 génération de la disapora dispersés au 4 coin du monde, habités par le besoin de revenir aux sources et à la terre de nos aïeux, humer l’air du Sud.-Liban. Avons nous vraiment des racines plantées dans cette terre quand nous sommes nés et grandi ailleurs.? Quelle est donc cette appartenance farouche qui nous lie au Liban et nous rend fébriles des que la date du voyage approche. Et ce bonheur indescriptible qui nous envahi des la sortie de l’avion ? Il faut qu’un psychiatre m’explique…
        Alors quand j’ai vu la photo de Abu Ali couché sur la pierre de sa maison, image si poignante, j’ai pleuré à chaudes larmes. Pour lui, pour nous…pour ce que nous avons perdu dans l’indifférence du monde et d’une partie des libanais.

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      2. Merci pour ce témoignage bouleversant. Ce que vous décrivez dit très bien que l’appartenance ne se mesure pas seulement au lieu de naissance ou au nombre d’années passées quelque part. Elle peut être transmise par les récits, par les absences, par les voyages attendus, par l’air que l’on reconnaît sans l’avoir respiré toute sa vie, par cette fébrilité du retour qui précède même l’arrivée.
        Perdre une maison ancestrale, surtout quand elle était l’un des derniers points de rassemblement d’une famille dispersée, c’est perdre bien plus qu’un bâtiment. C’est voir s’effondrer un centre, un repère, une preuve matérielle que les générations avaient encore un lieu où se rejoindre.
        La photo d’Abu Ali touche précisément cette blessure-là. Elle parle à ceux qui sont restés, à ceux qui sont partis, à ceux qui sont nés ailleurs mais portent encore cette terre en eux. Et oui, il y a quelque chose de très violent dans l’indifférence qui entoure ces pertes, comme si certains deuils n’avaient pas droit à leur pleine reconnaissance.

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  3. Cette description de cette image si poignante est absolument magnifique. Elle est si criante de vérité , si chargée d’émotions qu’elle ferait pleurer.une pierre. Dans presque chaque foyer au sud du Liban ou à Gaza il y a un Abu Ali, Dieu ait son âme. L’histoire de votre père qui refusait de quitter sa maison est semblable à celle du mien qui faisait à sa manière de la résistance au risque de sa vie.

    Merci pour ce splendide hommage au feu Abou Ali et à tous les pères qui vivent ce drame.

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    1. Merci pour vos mots si profonds. Oui, dans beaucoup de foyers blessés du Liban ou de la Palestine, il y a un Abu Ali : un père, un grand-père, un être qui reste lié à sa maison comme à une part de son propre corps.
      Votre père, comme mon grand-père, portait sans doute cette même forme de résistance silencieuse, dangereuse, bouleversante : ne pas quitter, parce que partir aurait été une autre manière de mourir.
      Que la mémoire d’Abu Ali, et celle de tous ces pères, reste honorée avec dignité.

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